Triptyque russe

François Caillat est un inventeur de formes nouvelles. Son dernier documentaire en est la preuve éclatante. Un film d’une exubérante créativité.
(J-P. Carrier, “T comme Triptyque”, Le cinéma documentaire de A à Z,  2019)

 

Synopsis

Triptyque russe évoque l’histoire héroïco-tragique du Belomorkanal (dit “Canal Staline”) creusé de la Baltique à la Mer Blanche au prix de vingt mille morts.

Les trois volets du film forment un objet cinématographie composite, où se répondent des documents de propagande des années 1930, les aventures d’un déterreur de cadavre, un poème musical sur la nature russe.
L’ensemble forme une remontée vers le passé utopique soviétique, sa gloire et son désastre, dans un décor majestueux de lacs et de forêts de bouleaux.

Le dispositif en triptyque propose trois récits parrallèles, trois échos différents d’une même épopée :
1. Vive le Canal Staline
2. Yurii Alekseïevitch Dmitriev
3. Le bruit de la terre

Extrait du film

Fiche technique

Titre original : « TRIPTYQUE RUSSE »
118 minutes, NB et couleur, France, 2018

Titre anglais : « Russian Triptych »

Format de tournage 35 mm/ DV / HD

Version originale : français, russe sous-titré français
Version internationale : français et russe, sous-titrés anglais

Scénario et réalisation : François Caillat

Image : Jacques Besse, Laure Chichmanov, François Caillat
Son : Stephan Bauer

Assistanat et Régie : Guylain Canet, Silvia Radelli

Musique originale : Frédéric Boulard
Création visuelle : David Rodes

Montage : Sophie Brunet, Marine Benveniste, Paola Termine

Etalonnage : François Engrand
Mixage : Christian Cartier

Direction de production : Hortense Quitard

Une co-production :
Tempo Films
Pictanovo, avec le soutien de la Région Hauts-de-France
Le Fresnoy, studio national des arts contemporains

Avec le soutien de la Région Ile-de-France
Avec le concours de la SPEDIDAM
Avec la participation du centre du cinéma et de l’image animée

Supports disponibles à la programmation :
DCP, DVD, liens

Distribution du film :
Tempo films

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
Contact : cinema.documentaire@laposte.net

DVD, pour usage privé :
Langues disponibles : français, anglais
Achat par correspondance : tempofilmsprod@gmail.com

Diffusion à l’international :
Langues disponibles : français, anglais

Vive le canal Staline (volet 1)

HISTOIRE LEGENDAIRE DU BELOMORKANAL

Le percement du canal de la Mer Blanche – le Belomokanal, dit “Canal Staline” – fut réalisé en 1931-33 sur décision du pouvoir soviétique pour désenclaver la Mer Blanche en la reliant à la Mer Baltique.
Long de 227 kms, il répondait à des préoccupations stratégiques autant que commerciales en ouvrant un passage à la flotte du Grand Nord. Sa construction mobilisa de dizaines de milliers de travailleurs forcés : droits communs, paysans dékoulakisés, et surtout opposants politiques sur lesquels la répression avait commencé à s’abattre dès les années 1920.

La mise en œuvre du chantier fut grandiose. Le projet exigeait de vaincre d’énormes dénivellations de terrain, de brasser des millions de mètres cubes, de construire des dizaines de digues, de retenues et d’écluses. Le travail fut réalisé avec des matériaux le plus souvent en bois et selon des techniques rudimentaires. 
Staline avait exigé que l’ouvrage soit achevé vite et à bas prix. Il fut obéi, mais le prix s’avéra très élevé en hommes : on estime que, sur les 125.000 prisonniers employés au chantier, 25.000 y laissèrent la vie.

La Carélie du Belomorkanal représente, avec la Sibérie, la première région du Goulag soviétique, avec ses populations de détenus, ses camps, son organisation minutieuse gérée par la police politique, la Guepeou À l’époque, pourtant, cet aspect concentrationnaire du chantier demeurait méconnu. Seule comptait la gloire du régime soviétique. Le canal symbolisait la lutte héroïque de l’homme contre la nature. Maxime Gorki, qui en fut l’ardent défenseur, parlait de « la vérité du communisme » traduite en acte dans un geste grandiose. Le Belomorkanal devait incarner la puissance de l’URSS, comme les Pyramides égyptiennes avaient magnifié l’ère des Pharaons.

Ce travail collectif, utile économiquement au pays, avait aussi une fonction sociale : il permettait de transformer tous ceux qui s’étaient fourvoyés ou n’avaient pas encore découvert les bienfaits de la révolution désormais incarnée par Staline. En travaillant durement, toujours au risque de leur vie, les “asociaux” retrouvaient le goût de leur patrie et le sens de l’intérêt commun. Bien avant l’invention du héros stakhanoviste, le travailleur du Belomorkanal figurait une nouvelle espèce d’homme transcendé par les vertus du socialisme. C’est pourquoi la construction du canal devint rapidement l’objet d’un véritable culte et qu’on en représenta la genèse sous toutes ses formes : littérature, films et photos.

De nombreux albums virent ainsi le jour, en Carélie et à Moscou, composés avec art et dévotion, alliant des panégyriques à la gloire du chantier et des photographies de travailleurs “asociaux” présentant les signes extérieurs d’une reconversion réussie. Ceux-là, qu’ils aient été criminels ou saboteurs, voleurs ou prostituées, spéculateurs ou affameurs, incarnaient tous l’Homme nouveau dont ces années 1930 proclamaient l’avènement. Grâce au travail dans le paradis socialiste, ils conquéraient leur rédemption.

Le plus célèbre des albums fut “Le Canal Staline Mer Blanche-Baltique, histoire de la construction”, dit Album Gorki, magnifique recueil illustré réunissant dans une louange commune les grands noms soviétiques de la littérature (Maxime Gorki, Alexeï Tolstoï, Viktor Chklovski) et de la photographie (Alexandre Rodtchenko).
La réputation de cet album s’étendit à toute l’URSS et gagna même l’Europe, où les chantres de la révolution soviétique vantèrent bientôt le Belomorkanal. Commentant la « requalification » des travailleurs forcés, Aragon écrivit, plein d’enthousiasme : « Nous sommes à un moment de l’histoire de l’humanité qui ressemble en quelque chose à la période du passage du singe à l’homme ».

A côté de cet album Gorki, de nombreux autres documents furent produits à l’époque pour glorifier le Belomorkal.

Des milliers de photographes furent prises par des artistes professionnels. Certains étaient célèbres, comme Rodtchenko, qui passèrent quelque temps sur le canal pour réaliser des séries de clichés. Mais d’autres étaient des anonymes, arrêtés pour faire des photos quotidiennes et traités comme de simples détenus. Ceux-là restèrent deux ans sur place à documenter l’avancement du canal. A Petrozavodsk, petite ville en bordure du Belomorkanal, on peut consulter sous le manteau une collection de 10.000 photos d’époque de très bonne qualité, relatant jour après jour l’évolution du chantier.

Des images filmées furent également tournées sous l’autorité de la police politique du Guepeou, responsable de l’administration du chantier. Ces images présentaient toutes les étapes de la construction du canal, jusqu’à sa mise en service. Ces images furent rassemblées sous forme de films de propagande, agrémentés de musiques entraînantes et de cartons aux textes édifiants.
Plusieurs versions de ces films furent sous-titrés en langue étrangère, à destination des partis communistes frères, notamment ceux d’Europe occidentale.
Une version avec les cartons rédigés directement en français (et leurs fautes d’orthographe d’origine) circula à l’époque en France : c’est ce document qui constitue le premier volet de notre “Triptyque russe“ : « Vive le canal Staline ».

Les films et les photos, pas plus que l’album Gorki, ne mentionnaient, bien sûr, le coût humain du chantier du Belomorkanal. Ils ne disait pas que les “asociaux” étaient le plus souvent des opposants au régime, et non des délinquants de droit commun. Ils ne montraient en des terribles conditions de vie des relégués, contraints à un travail épuisant sans équipement approprié, obligés souvent de creuser la terre à main nue, de manger et dormir en plein air, de soumettre leur existence déjà précaire à la lutte féroce des camps de concentration.

Les documents de propagande n’expliquaient pas non plus que, pour mener à bien ce projet pharaonique, la police politique n’hésitait pas à faire main basse sur tous ceux dont elle avait besoin : détenus ordinaires – délinquants et droits communs – tirés de leurs geôles moscovites et expédiés en Carélie pour réaliser le gros œuvre du chantier ; mais également ingénieurs très qualifiés – techniciens, architectes, spécialistes d’hydraulique -, arrêtés sous des prétextes fallacieux à seule fin d’utiliser une parcelle de leur savoir.
Ainsi, l’administration policière du canal n’employait pas seulement les prisonniers existants, elle en suscitait, elle en créait des nouveaux en fonction de ses besoins.
La répression n’était pas seulement le corollaire du chantier, elle en était d’abord sa condition de possibilité.

(François Caillat, extrait du dossier-scénario du film)

Yurii Alekseïevitch Dmitriev (volet 2)

LE LEGATAIRE DES MORTS

Ce texte de présentation a été écrit lors de la préparation du film “Triptyque russe”. Il expliquait en quelques lignes les activités de Yurii Dmitriev sur les sites de déportation des années 1930 en Carélie.
Depuis le tournage – mais sans que le film en soit directement la cause – Yuriii Dmitriev a subi plusieurs arrestations, détentions et procès – dont le dernier date de l’été 2019. 
On lira ci-dessous (dans la rubrique “Actualité du film”) les détails de la répression qui s’est abattue sur lui.


Les fouilles de Carélie
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Yurii Dmitriev vit au sud de la Carélie (région mitoyenne de la Finlande), aux environs de la ville de Petrozavodsk, en bordure du lac Onega.
C’est de là que part le Belomorkanal, qui monte jusqu’à la Mer Blanche en quelques centaines de kilomètres.

Yurii Dmitriev s’occupe de retrouver ceux qui périrent lors de la construction du canal, au début des années 1930. Parcourant les forêts, il recherche les fosses communes où furent enfouies les dépouilles de travailleurs morts à la tâche ou exécutés.

Yurii Dmitriev explore la région depuis vingt ans. Dès que revient la belle saison, il part à l’aventure avec son chien-loup, animal au flair infaillible qui l’aide à découvrir des corps enfouis plusieurs mètres sous terre. Yurii Dmitriev possède lui-même une grande intuition des sites possibles de disparitions. Il est très familier de la forêt (variété des terrains et des plantations), il connaît en détail l’histoire policière des années 30 (procédures d’exécution et d’ensevelissement), il possède une expérience inégalée sur la question : en quinze ans, il a déterré plus de dix mille squelettes de cette époque.

Avec son physique surprenant, Yurii Dmitriev semble destiné à sa charge : âgé d’une soixantaine d’années, chevelure et barbe fournies, regard perçant, on dirait une sorte d’ermite nietzschéen ou d’Antéchrist revenu parmi nous. À le voir, on n’est pas surpris de ce rôle de porte-parole des défunts, dépositaire des sacrifiés. L’homme porte en lui une flamme intérieure et une grande connivence avec les morts.

Pourtant, la vocation de Yurii Dmitriev a commencé un peu par hasard.
C’est un ami chasseur qui est venu un jour lui parler d’une étrange découverte. Dans une forêt proche de l’écluse n° 8 du Belomorkanal, des animaux rongeurs avaient extrait de la terre des ossements humains.
Yurii Dmitriev est allé sur place et s’est mis à fouiller. Il a exhumé assez vite des cadavres, enterrés par deux ou par quatre. Bientôt, aidé d’une petite équipe, il a trouvé des fosses entières de squelettes bien conservés. Ces restes ont pu être identifiés comme ceux de travailleurs du canal, morts d’épuisement ou de famine. Une bonne centaine a été exhumée.

Après cette première fouille, Yurii n’a pas cessé de se consacrer aux disparus du Belomorkanal. Il a acquis des notions de médecine pour mieux identifier les squelettes, connaître l’état de santé des victimes avant leur mort et dater leur disparition.

Les victimes de la Guepeou.

Les corps découverts dans les fosses de Carélie ne sont pas seulement des travailleurs du canal, morts à la tâche. Souvent, ce sont aussi des opposants politiques, liquidés rapidement sans qu’on les fasse travailler. Ceux-là sont faciles à identifier parce qu’on trouve dans leur crâne la trace de la balle qui les a tués.
Yurii Dmitriev a eu accès aux registres de la Guepeou, la police politique de l’époque. La Guepeou, responsable à Moscou des déportations d’opposants, était aussi installée en Carélie. Elle contrôlait le chantier du Belomorkanal, l’organisation du travail et les camps de prisonniers. On voit encore aujourd’hui le bâtiment qui abritait ses services, dans la petite ville de Medjezevorsk.

En étudiant de près les archives de la Guepeou, Yurii Dmitriev a pu mettre à jour des informations essentielles : lieux de détention, nature des camps de travail, liste de déportés, condamnations prononcées, dates des exécutions… Dans ces documents, toutefois, l’issue n’apparaissait jamais. Rien n’indiquait où avaient été exécutés les opposants, ni où étaient enfouis leurs cadavres.
Le travail de Yurii Dmitriev a donc consisté à reconstituer le chemin emprunté par les victimes jusqu’à leur mort. Et à aller fouiller dans un périmètre qui lui semblait pouvoir abriter des fosses.

L’une de ses principales découvertes s’est faite à la clairière de Sandamokh, dans une forêt proche de la ville de Medjezevorsk. C’est là qu’ont été mis à jour des milliers d’ossements datant de la grande répression de 1938.
Yuriii Dmitriev soutenait, contre les avis d’historiens officiels et d’experts, que les exécutions avaient toujours eu lieu à une distance supérieure à un kilomètre de la route par où étaient amenés les condamnés (afin qu’on ne puisse pas entendre les coups de feu). Et tandis que d’autres cherchaient en bordure de route dans cette vaste forêt, Yurii Dmitriev a fouillé seul et découvert un site abritant des centaines de fosses communes.
Le site, dit ”clairière de Sandamokh”, est aujourd’hui connu et accueille des nombreux visiteurs, curieux ou parents des victimes

Les motivations de Yurii Dmitriev.

Yurii Dmitriev fait partie de l’organisation MEMORIAL (dont il dirige la branche carélienne), qui cherche à identifier dans toute la Russie les victimes anonymes du stalinisme – déportés, fusillés, oubliés. Mais lui-même ne semble pas mû par un ressentiment personnel ou politique. Il n’a pas eu de membre de sa famille victime de ces heures sombres. Il ne cherche rien à prouver et il n’en tire ni célébrité, ni gloire personnelle, dans ce pays où pourtant les tenants d’un retour au passé pré-communiste sont nombreux. Il agit sans aucune contrepartie.
Yurii Dmitriev se sent investi d’une mission à laquelle rien ne le prédestinait. Il est un témoin de ses frères oubliés, la voix des disparus. Il se dit redevable de ces milliers d’anonymes sans sépulture ni souvenir. Il est le légataire des morts.

(François Caillat, extrait du dossier-scénario du film)

Le bruit de la terre (volet 3)

UN FILM-ESSAI

“Le bruit de la terre” est un poème visuel et sonore, dédié aux disparus du Belormorkanal.

Dans ce troisième volet du “Triptyque russe”, les majestueux paysages de Carélie (lacs et forêts de bouleaux) se mêlent aux documents de la police stalinienne pour faire revivre devant nous la condition des déportés du canal.
L’ensemble se déploie dans une oeuvre musicale originale pour grand orchestre.

Ce film-essai d’une dizaine de minutes, conçu avec le compositeur Frédéric Boulard et l’artiste David Rodes, a été réalisé avec l’aide de l’école du Fresnoy, studio des arts contemporains.

N.B. Il existe une version plus longue de ce film, sous le titre “La voix des morts” (26 minutes).
On la trouvera référée sur ce site, dans la liste des “Films et essais documentaires”.

Utopie et barbarie

PEUT-ON VIVRE SANS PROMESSE DE BONHEUR ?

L’épopée tragique du Belomorkanal pourrait être l’effet d’une erreur circonstancielle, locale et datée, une sorte un dévoiement passager.
Mais il faut rappeler ici son contexte, en ce début de la décennie 1930.

Avec l’avènement du stalinisme et la priorité donnée, dès la fin des années 1920, à la « construction du socialisme dans un seul pays », le régime soviétique réduit le projet révolutionnaire en bureaucratie concentrationnaire. À la grande soif libératrice, à la volonté de modeler l’homme nouveau dans un monde rebâti (“Du passé faisons table rase”), se mêlent désormais la collectivisation forcée, la famine organisée, les arrestations d’opposants, l’arbitraire policier et les déportations massives. Au Grand Soir succède une nuit noire, la nuit glacée des camps de Carélie et bientôt de Sibérie. Viendront plus tard les “procès de Moscou”, rivalisant dans le déni, l’affabulation et la confession trafiquée. Et une chape de plomb s’abattra sur les enthousiasmes d’antan, requalifiés d’hitléro-trotskistes.

Le Belomorkanal incarne, comme d’autres épisodes du siècle, les contradictions d’un mythe polymorphe. Dans cette pernicieuse épopée gisent à la fois les illusions et les désillusions d’une époque : espoirs et drames, vérité et mensonges, dévouement et pires compromissions. « Ils n’ont pas seulement fait sauter un rocher, ils ont fait sauter leur vieux monde », dit une légende de l’Album consacré au canal. Certes ils ont fait sauter les rochers, mais le nouveau monde ne s’est pas montré meilleur.

De fait, ce récit nous fait découvrir un dilemme qui a traversé tout le 20ème siècle. C’est la question de l’utopie et de la barbarie, et leur paradoxale convergence. Cette question est inscrite dans le dispositif soviétique, quand le désir utopique de libérer le monde s’accomplit dans une barbarie concentrationnaire. 
Cette question dépasse les frontières de l’URSS. Elle recoupe d’autres tentatives menées à la même époque, en Europe ou ailleurs, pour réaliser le socialisme ou le fascisme. Partout où s’est développé un projet de renouvellement radical – de l’homme, de la vie en société, du fonctionnement de l’Etat – les conséquences ont été sanglantes et le dénouement catastrophique. Comme si la force brutale, seule, pouvait résoudre les pesanteurs du passé, comme si la volonté de changement ne pouvait s’accomplir que dans la répression, la violence et les exécutions. On pourrait rappeler ici que l’origine du mot utopie, créé par Thomas Moore pour son texte éponyme, renvoyait à l’utopos d’un monde parfait et à l’atopos de son existence imaginaire. C’était un bonheur pour un non-lieu, un idéal de nulle part, une idée nécessaire mais impossible à incarner. Dès lors que les projets utopiques du 20ème siècle ont voulu réaliser ici et là cette idée, le bonheur s’est révélé impossible. Plus exactement, il a fomenté son inverse. Devenu obligatoire, le bonheur s’est renommé malheur.

L’histoire du Belomorkanal nous fait entrevoir une aventure bien plus large que le simple percement d’un canal dans la Carélie des années 1930. Nous trouvons dans ce récit un paradigme des temps modernes. La construction du canal, loin d’être un événement local, ou un épisode isolé de la construction du socialisme en URSS, apparaît comme un résumé de toute la pensée sur le collectif qui caractérise le 20ème siècle. Elle prend une valeur métonymique parce qu’on y trouve des paramètres communs aux réflexions de l’époque, allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Elle permet de décrypter la plupart des enjeux qui ont tenu en haleine les peuples et les régimes. On découvre à la fois l’espoir immense qui se portait alors vers des solutions collectives radicales, et la déception aussi grande qui s’ensuivit lorsqu’il fallut faire le compte du prix qui en était demandé.

À l’heure de notre 21ème siècle, prônant les démocraties consensuelles et les solutions mitigées, ce récit nous rappelle qu’il existe une alternative possible à la vie des nations – pour le meilleur et pour le pire. Ce récit nous parle certes d’un épisode historique daté, mais il s’en extrait vite pour aborder quelques questions plus larges : peut-on vivre sans promesse de bonheur ? Une telle promesse, pour se réaliser au sein de la collectivité égoïste des hommes, doit-elle être imposée de force ? Quelles violences est-on prêt à accepter pour la faire advenir ? En définitive, l’utopie est-elle encore une valeur méritante, à inscrire à l’horizon de nos démocraties trop souvent dépourvues d’enthousiasme et de relief ?

(François Caillat, extrait du dossier-scénario du film)

 

Actualité du film

PRESENTATION, DIFFUSION... ET PROCES

Le film “Triptyque russe” a été conçu en plusieurs périodes, échelonnées sur cinq années. Il a trouvé sa forme définitive en 2018.

Il a été présenté depuis dans plusieurs festivals internationaux.
Il a obtenu en novembre 2018 le Prix Bernard Landier (prix Jury Jeune) au Festival International du Film d’Histoire (FIDH) de Pessac.
Il était sélectionné dernièrement (juillet 2019) au festival d’Histoire de Rasnov (Roumanie).
Il sera présenté en avant-première à Paris à l’automne 2019.

A l’encontre de ces bonnes nouvelles, on doit hélas annoncer l’arrestation et la détention arbitraire de Yurii Dmitriev, personnage-clé du second volet du film.

Yurii Dmitriev, victime de la répression.

Yurii Dmitriev avait été arrêté une première fois en 2016. Emprisonné durant plusieurs mois sans procès, il est finalement comparu et a été innocenté des accusations pesant sur lui. Après plusieurs mois de liberté, il a été à nouveau arrêté en 2018. Aujourd’hui, il reste emprisonné et attend un nouveau procès, sans doute pour la fin de l’été 2019.

Yurii Dmitriev est accusé de “pédophilie” parce qu’il a pris des photos de sa belle-fille dénudée, Natasha. Or, cette jeune fille est atteinte d’infirmité et Yurii Dmitriev a pu prouver que la mère de Natasha et lui-même avaient pris des clichés à intervalles réguliers pour documenter l’évolution de sa maladie osseuse. Rien n’y a fait. Innocenté une première fois, il a été arrêté une seconde fois pour les mêmes raisons.

Il faut tenter ici d’éclairer le contexte. Le pouvoir poutinien, depuis quelques années, qualifie de “pédophilie” toute activité politique qui lui déplaît. Ce terme est choisi à dessein, destiné prioritairement à un usage médiatique extérieur : le régime sait combien le délit de pédophilie est unanimement réprouvé dans les pays occidentaux.
Aujourd’hui, de nombreux opposants sont qualifiés de “pédophiles” et condamnés pour ce délit. On trouve dans ce lot des ennemis politiques, des intellectuels non conformes, des militants des droits de l’homme – et même, dernièrement, un attaché culturel français, expulsé de Russie avec ce motif réputé infamant.
D’une certaine manière, les opposants qualifiés aujourd’hui de “pédophiles” ressemblent aux “aliénés” des années 1960/70, lorsque le pouvoir soviétique envoyait systématiquement ses opposants en hôpital psychiatrique. Les fous sont devenus des pédophiles, le prétexte a changé mais la sanction est identique : détention arbitraire.

Yurii est combattu comme opposant, du fait de ses activités menées depuis le milieu des années 1990. C’est à cette date qu’il a commencé à s’intéresser aux victimes du stalinisme, à rechercher leurs traces et identifier les lieux où reposaient leurs dépouilles.
En vingt ans, il a réussi à déterrer près de 20.000 ossements, d’abord aux Solovki (îles de la Mer Blanche, premier lieu de relégation du pouvoir soviétique, ancêtre du Goulag), puis dans toute la Carélie russe, en particulier le long du tracé du Belomorkanal.

Le régime russe post-1989 a eu plusieurs attitudes à son égard. A l’époque de Boris Eltsine, il a soutenu son activité ; durant les premières années de pouvoir de Poutine/ Medvedev, il a laissé faire ; mais depuis le début de la décennie 2010, il s’y oppose de plus en plus brutalement.

On comprend mieux aujourd’hui pourquoi. Le projet poutinien, soucieux de restaurer l’épopée nationale d’une grande Russie, vise à maintenir la continuité historique du pays à travers ses trois périodes politiques récentes : tsariste, communiste (stalinienne), autocratique (poutinienne). 
Pour réaliser cette synthèse, le régime combat toute tentative de dénigrer l’une ou l’autre de ces trois périodes. Les critiques contre l’Eglise orthodoxe, alliée historique du tsarisme, sont lourdement punies (cf. les condamnations des Pussy Riot) ; les revendications démocratiques sont, elles aussi, réprimées (cf. les arrestations des candidats d’opposition et l’interdiction des manifestations pour la tenue d’élections libres) ; quant aux révélations sur le stalinisme, elles sont fermement empêchées.

Yurii Dmitriev en est l’une des victimes de cette nouvelle politique à visée nationaliste. A travers lui, le pouvoir cible plus largement l’ONG “Mémorial” (dont il est le délégué pour la Carélie), association qui s’est donnée pour mission de documenter largement les victimes du stalinisme.
“Mémorial” est aujourd’hui décrétée association « étrangère », au motif que certains de ses fonds ne sont pas russes. Elle est, de ce fait, empêchée de travailler ouvertement et subit des attaques de plus en plus dures. Quant à Yurii Dmitriev, il croupit en prison en attendant qu‘un nouveau procès décide de son sort.

On trouvera sur internet, en tapant le nom “Yurii Dmitriev”, de nombreuses informations et comptes-rendus de cette affaire politico-judiciaire.

 

Photos

Contacts et liens : production, diffusion, distribution

(remplissage en cours)

English / Español

RUSSIAN TRIPTYCH is the heroic and tragic story of the Belomorkanal, connecting the Baltic and White Seas. 20,000 people died digging the canal. The film, made up of three sections, is a compound cinematographic object, a triangular prism. One side features the adventures of a man who exhumes corpses; another, 1930s Stalinist newsreels; and the third is a musical poem on Russian nature. The whole refracts a journey into the utopian Soviet past, its glory and its disaster, in the majestic surroundings of the lake-studded birch forests.
(remplissage en cours)