Foucault contre lui-même

Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil. Michel Foucault

Réflexion éclairante sur les lignes de force d’une pensée toujours influente dans le champ intellectuel. Les Inrocks
Réussite d’autant plus grande qu’elle séduit l’oreille et l’oeil tout autant que l’esprit. Télérama

 

Synopsis

Michel Foucault a disparu en juin 1984, laissant une œuvre légendaire, traduite dans le monde entier, soumise à mille interprétations.

L’homme se montra à la mesure de son œuvre : complexe, contrasté. Il fut à la fois militant radical et Professeur au Collège de France, soucieux de tenir une position centrale et vivant volontiers aux marges. C’était un personnage brillant, incisif, iconoclaste. Intervenant depuis sa chaire comme dans la rue, il a forgé la figure d’un intellectuel en prise avec son temps, tirant de son expérience personnelle matière à des réflexions qui ont dépassé son époque et font autorité.

Le film déploie les facettes d’une vie animée, depuis l’arrivée à Paris à la fin des années 1940 quand le jeune provincial intègre l’Ecole Normale Supérieure, jusqu’en 1984 quand le penseur mondialement connu décède du sida.

Foucault contre lui-même, ou comment un penseur majeur du 20ème siècle a veillé à ne jamais donner une vision définitive de lui-même et de ses travaux.

… … …

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Le film, co-écrit avec Edouard Louis, mêle des archives et des entretiens inédits. Il réunit plusieurs intellectuels renommés, familiers de l’oeuvre de Michel Foucault : Arlette Farge, Georges Didi-Huberman, Didier Eribon, Geoffroy de Lagasnerie, Leo Bersani.

Extrait du film

Fiche technique

 

Titre original : FOUCAULT CONTRE LUI-MEME
52 minutes, couleur, stéréo, 2014

Scénario et réalisation : François Caillat
Conseiller : Edouard Louis
https://edouardlouis.com/

Avec la participation de :
* Geoffroy de Lagasnerie
https://geoffroydelagasnerie.com/
* Arlette Farge
http://www.gallimard.fr/Contributeurs/Arlette-Farge
* Didier Eribon
http://didiereribon.blogspot.com/
* Leo Bersani
https://www.cairn.info/publications-de-Bersani-Leo–123751.htm
* Georges Didi-Huberman
https://www.ehess.fr/fr/personne/georges-didi-huberman

Musique : Henry Purcell

Image : Isabelle Razavet, Laurent Fénard
Assistants image : Maryline Touret, Arthur Schwartz, Juliette Guignard
Assistant lumière : Giacomo Gillino

Son : Graciela Barrault, Agnès Szabo

Montage : Martine Bouquin
Assistant montage : Maxence Voiseux

Développement : Hortense Quitard
Chargée de production : Emilie Dudognon
Documentaliste : Véronique Lambert de Guise

Format de tournage : XDCAM (cartes numériques SXS)
16/9, couleur, stéréo

Production :
The Factory (Frank Eskenazy)
Ina (Fabrice Blanchot, Sylvie Cazin)
Arte France (Martine Saada)

Avec le soutien de :
Centre National du Cinéma et de l’image animée
Procirep – socitété des producteurs, Angoa

Avec la participation de : TV5Monde
Développé avec le soutien du programme MEDIA de l’Union européenne

Première diffusion : Arte France, 18 juin 2014 à 22h20

ISAN : ISAN 0000-0003-50ED-0000-U-0000-0000-L

Supports disponibles à la programmation :
HDCAM, Beta num, DVD

Langues disponibles : français, anglais, italien, portugais

Distribution, diffusion du film : Tempo Films
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

Distribution internationale : Andana Films (Stephan Riguet)

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
Contact : cinema.documentaire@laposte.net

Edition DVD
Ina Editions
https://presse.ina.fr/editions/

DVD
, vente par correspondance :
contact : tempofilmsprod@gmail.com
ou en ligne, sur le site de Ina Editions :
https://boutique.ina.fr/dvd/PDTINA001869

DVD, vente en librairie : Paris 10ème, Librairie Potemkine (sur place ou en ligne) :
http://www.potemkine.fr/Potemkine-boutique-paris-dvd-blu-ray/pa39m5.html

Médiathèques et bibliothèques, vente ou location: ADAV
http://www.adav-assoc.com/

Diffusion à l’international  (secteur culturel) : Institut Français
Langues disponibles : français, anglais, espagnol

Autres langues disponibles : italien, portugais
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

Deux entretiens

Chacun de nous peut se réclamer de Foucault

Entretien avec François Caillat, mené par Julia Castiglione pour le magazine « Transfuge ».

Auteur d’un documentaire sur Michel Foucault diffusé sur Arte le 18 juin et directeur d’un ouvrage collectif sur son ouvre, François Caillat s’interroge sur ce que nous a légué le philosophe trente ans après sa mort.

TRANSFUGE : Votre documentaire sort pour les trente ans de la mort de Michel Foucault. Comment définiriez-vous son héritage aujourd’hui ?

FRANCOIS CAILLAT : La postérité de Foucault est aussi multiple et contrastée que l’était le penseur. S’en réclament des intellectuels de tous bord, depuis la droite libérale jusqu’à l’extrême gauche et aux franges libertaires. Différentes disciplines de pensée et plusieurs chapelles théoriques revendiquent son modèle avec assiduité. La captation d’héritage semble pourtant difficile. Foucault s’est appliqué de son vivant à déjouer d’avance toute identité réductrice. Il donne l’exemple assez rare d’une pensée ouverte, inachevée, multiple : mise à la disposition d’autrui. Chacun de nous peut se réclamer de Foucault, il en serait certainement très satisfait.

La bande son du film est un air de Purcell, le documentaire lui-même est subdivisé en « mouvements ». Pourquoi ce lien avec la musique classique ?

Purcell me semblait approprié au film, son rythme et son énergie font écho à la puissance intellectuelle de Foucault. Les quatre “mouvements” du film sont des propositions. Chacun met en scène une forme de contradiction. Deux mouvements dessinent un personnage bi-face : à la fois penseur studieux et militant radical ; en même temps professeur au Collège de France et adepte d’une vie marginale (LSD et clubs gay SM). Deux autres mouvements dévoilent des enjeux théoriques contraires : concernant le pouvoir, avec L’Histoire de la folie et La volonté de savoir ; concernant le sujet connaissant, avec Les mots et les choses et Le souci de soi. Ces quatre mouvements d’opposition forment la trame du film. Comme si la figure de Foucault ne pouvait s’appréhender autrement que dans la différence et le renouvellement.

Vous insistez beaucoup sur l’aspect militant de Foucault, sur son implication physique dans les mouvements des années 70. Pensez-vous que 40 ans après la philosophie soit désormais beaucoup plus distante de l’actualité ?

On voit assez peu de nos jours les philosophes faire corps avec les mouvements politiques et sociaux… Foucault (comme Sartre ou Deleuze) n’hésitait pas à donner de sa personne, dans la rue, devant les prisons, avec ou sans porte-voix. Il s’engageait physiquement, quitte à prendre de vrais coups. Pourquoi les intellectuels sont-ils devenus si précautionneux de leur personne ? Peut-être l’ère numérique a-t-elle dissous leurs corps ?

L’ensemble des interviews a lieu à l’ancienne Bibliothèque Nationale, quelle est la portée symbolique du choix d’un tel lieu ?

Foucault, grand amateur de bibliothèques, se rendait souvent à la BN. Mais ce n’est pas la seule raison. Foucault travaillait sur des objets de savoir et de culture déjà constitués. Il rappelait souvent que la réalité se présente toujours informée, raisonnée, construite. En sorte que sa propre réflexion engageait un niveau second d’élaboration, appuyé sur une connaissance déjà actée. Il pratiquait ainsi une sorte de méta-pensée. J’en ai tiré l’idée, pour mon film, de faire une mise en scène des représentations. J’ai filmé une représentation de la culture, telle qu’elle figure dans la grande salle de l’ancienne Bibliothèque Nationale. J’ai filmé aussi une représentation de l’exclusion et de l’enfermement dans le “Musée de la folie” de l’Hospice Guislain de Gand (Belgique). J’ai filmé une représentation du savoir classique dans les collections et classements du Muséum d’Histoire Naturelle. Enfin, j’ai filmé l’idée du corps sexué dans les statuaires dénudées du Louvre et dans une exposition du Musée des Arts Décoratifs consacrée à l’intimité des sous-vêtements. Chaque fois, il s’agissait d’incarner dans le film une forme de pensée foucaldienne. De la montrer en situation, en activité. En somme, de la présenter comme une réflexion, au sens lumineux du terme.

Le documentaire se concentre sur les paradoxes qui entourent la figure de Foucault. Comment filmer une pensée si contradictoire ?

Filmer des paradoxes et des contradictions n’est pas impossible dans un film, à condition de renoncer à un projet synthétique, à une visée totalisante. De ce point de vue, les injonctions de Foucault m’ont guidé. Il refusait de se tenir dans une image unitaire et revendiquait la fuite et la déprise de soi. Pour ses écrits, il récusait la notion d’œuvre au profit d’un “usage”. J’ai essayé de traduire cette fragmentation dans un film construit comme un prisme. Je ne me suis pas soucié de chronologie ni d’exhaustivité. J’ai présenté Foucault comme une machine à penser perpétuelle inscrite dans un corps flamboyant.

Entretien paru dans « Transfuge » du 3 juin 2014

Mettre en scène une rencontre

Entretien avec François Caillat,
mené par Laurent Etre, pour le journal « L’Humanité »

Laurent Etre : Mettre en film la pensée de Foucault, comme vous venez de le faire, ou de toute autre figure intellectuelle, n’est-ce pas toujours mettre en scène sa propre rencontre avec l’œuvre et la personnalité en question, et donc, aussi, sa propre pensée de réalisateur

François Caillat : Il faut cultiver une certaine éthique en la matière. Il n’est pas question de prendre prétexte d’une personnalité intellectuelle renommée pour parler de soi. Pour autant, bien sûr, quand je fais un film sur Foucault, j’existe aussi, en tant que réalisateur, dans cette rencontre avec l’œuvre et la vie du philosophe. L’idéal qui me guide, c’est de parvenir à m’approprier son univers sans le trahir. Mais en fait, ce n’est pas très compliqué. Il suffit de choisir un penseur avec lequel on est suffisamment en empathie. Travailler sur des philosophes ou des grands écrivains suppose par ailleurs une certaine humilité. Le réalisateur doit accepter que sa propre aura passe au second plan, derrière celle, énorme, d’une personnalité comme Foucault.

En même temps, quand vous travaillez pour la télévision, média de masse par excellence, n’est-il pas dans votre rôle de désacraliser ces grandes figures, parfois impressionnantes, afin de rendre leur pensée appropriable par le plus grand nombre ?

François Caillat : Bien sûr qu’il faut désacraliser ! Il ne s’agit pas de traiter des icônes. En fait, il s’agit d’avoir de l’empathie tout en cherchant à casser la « statue du commandeur ». Il faut vouloir démonter la machine, considérer le penseur comme un dispositif de pensée et de vie. Mais il faut dire qu’avec Foucault, se tenir à une telle démarche était facile. Car lui-même ne demandait pas mieux, de son vivant. Il s’assignait un objectif : « se déprendre de soi-même ». Pour montrer les fortes inflexions de cette pensée, j’ai donc choisi de construire mon film en confrontant les œuvres deux à deux, par exemple l’Histoire de la folie à l’âge classique avec la Volonté de savoir. De l’un à l’autre, il y a deux théories antagoniques du pouvoir. D’abord, Foucault nous montre que le pouvoir divise, exclut. Ensuite, il défend l’idée que le pouvoir est inclusif, qu’il pousse les sujets à s’exprimer, à parler de leur intimité…

Mais quand la personnalité qui fait le sujet du documentaire est face à vous, comme ce fut le cas pour « Julia Kristeva, étrange étrangère » (2005), n’est-il pas plus délicat de « démonter la machine » de sa pensée ?

François Caillat : Quand je dis « démonter la machine », cela ne signifie pas s’enfermer dans une froide objectivation de l’autre. Que la personnalité soit en face de nous ou ne subsiste qu’au travers de ses œuvres et de ceux qui l’ont fréquentée, en démonter le dispositif intellectuel veut dire s’employer à en faire jaillir toute la singularité, la force créatrice… Julia Kristeva s’est bien prêtée à l’exercice, car elle a une ouverture d’esprit qui se traduit par une pensée assez multiforme. Elle a d’abord fait de la théorie littéraire, puis est devenue psychanalyste, romancière… Bref, il y a chez elle une revendication du multiple qui fait que l’« icône » Kristeva n’est pas trop verrouillée.

Vous êtes plutôt attiré par des penseurs dont la réflexion ne fait pas forcément système. Est-ce aussi que le documentaire se prête mieux aux pensées multiformes ?

François Caillat : Peut-être. Encore que… Ce que je fais dans mon film sur Foucault ne correspond pas aux canons du documentaire. Les diffuseurs sont plutôt enclins à demander un traitement biographique, chronologique, une découverte systématique, presque une mise en fiche. La télévision est rétive à ce que l’on fasse travailler le téléspectateur. Elle aime de moins en moins qu’on demande au téléspectateur de s’investir, de réfléchir, de rêver, de prendre son temps. Heureusement, il reste encore des îlots de liberté. Pour « Foucault contre lui-même », Arte m’a laissé carte blanche.

Dans un entretien que vous aviez accordé à l’INA, pour un dossier sur le genre documentaire, vous dites que vous avez l’habitude d’écrire le récit de vos films durant le montage. Filmer la pensée laisse donc chez vous une grande place à l’intuition, au tâtonnement…

François Caillat : Il y a en amont un travail sur l’œuvre, sur les concepts-clés. Je ne pars pas à l’aventure. Mais il est vrai que j’ai besoin d’une part d’improvisation, à chaque étape. Mes entretiens sont des jeux de rebonds. Je n’arrive pas avec une liste de questions à poser. Comme je veux amener mes interlocuteurs à fabriquer de la pensée devant la caméra, donc à se mettre un peu en danger, je commence par me mettre moi-même sur la crête des idées, en position d’équilibriste.

Vous avez enseigné la philosophie avant de devenir documentariste. Quelle place occupe cette discipline dans votre activité aujourd’hui ?

François Caillat : Je n’ai pas choisi le documentaire comme un nouveau médium pour faire de la philo. Je crois qu’un bon documentaire sur un penseur ne remplace pas un bon livre. Ce sont deux types d’écriture bien spécifiques. Par contre, la philosophie est revenue chez moi par la réflexion que le travail documentaire, en tant que problématisation du réel, suscite. Le documentaire réussi est celui qui met en question la réalité, comme la philosophie le fait avec les représentations, les opinions.

Décryptage

Décryptage

Entretien par Anne Naimski pour « Arte magazine»

Plongée passionnante dans la pensée d’un des plus grands philosophes de notre temps, le documentaire « Foucault contre lui-même » montre aussi combien ses idées font toujours autorité. Décryptage avec le réalisateur François Caillat.

Anne Naimski : Vous avez réalisé des films sur des intellectuels et des écrivains (Peter Sloterdijk, Julia Kristeva, Le Clézio…). Pourquoi aujourd’hui sur Foucault ?

François Caillat : C’est un penseur multiforme qui a ouvert et laissé un champ de réflexion immense. Aujourd’hui, il n’y a pas une école ou un penseur qui ne puisse se revendiquer de lui. Tout le monde le fait. C’est presque extravagant. En politique, cela va de l’extrême gauche à la droite et dans le domaine de la pensée, ce sont des personnes aux profils extrêmement variés. Faire un film sur lui est très excitant car cela relève du pari impossible. J’ai choisi de montrer comment il effectue sa propre rupture avec lui-même. Sa pensée est fabriquée en effet de réajustements, de remises en question, de réévaluation permanente. Elle travaille sur l’opposition. D’où le titre, Foucault contre lui-même. Il a sans cesse revendiqué le droit d’évoluer, de se contredire, de se dédire. Il avait une expression formidable pour l’évoquer. Il disait : « Se déprendre de soi-même« . C’est un film sur la déprise. On retrouve ce mouvement aussi bien sur un plan théorique que personnel : entre le penseur et le militant, entre l’homme attiré par les marges (drogues, milieux gay SM) et le professeur au Collège de France. Le film n’est ni exhaustif, ni synthétique, ni chronologique. J’ai simplement cherché des exemples possibles de contradictions assumées par Foucault. Il en résulte quatre mouvements, à partir de ses grands livres comme Histoire de la folie à l’âge classiqueLes mots et les choses et les deux premiers tomes de son Histoire de la sexualité.

Pourquoi avez-vous choisi de tourner dans la salle Richelieu de l’ancienne Bibliothèque nationale de France ?

D’abord, c’est un lieu où Foucault a énormément travaillé. Ensuite, il disait que la réalité n’est pas simplement telle que nous la voyons, mais telle qu’elle est déjà pensée. Je voulais donc travailler sur des objets de culture et de savoir qui sont des représentations, comme les livres qui parlent du monde et qu’on trouve en bibliothèque. J’ai aussi tourné dans des musées et des expositions, des lieux dans lesquels la connaissance et la pensée ont été mises en scène. Par exemple, je n’ai pas voulu aller filmer dans des asiles car c’est sur l’histoire et les représentations de la folie que Foucault a travaillé. Il a toujours revendiqué comme objet d’analyse un niveau déjà articulé de la réalité.

De quelle manière avez-vous utilisé les images d’archive ?

J’ai choisi de parler de deux moments de la société : l’après Mai-68 en France et le mouvement gay en Californie à la fin des années 1970, juste avant les années sida, en utilisant des images d’archives car elles restituent admirablement le climat de l’époque. Concernant Foucault lui-même, je ne donne à voir que quelques extraits d’interviews télévisées. Je voulais qu’il soit présent en creux, comme quelqu’un qu’on ne peut pas saisir en entier, lui qui disait : « N’essayez pas de me fixer quelque part. »

Comment le choix des intervenants s’est-il opéré ?

Certains m’ont paru nécessaires parce qu’ils avaient connu Foucault, comme l’historienne Arlette Farge, qui a travaillé avec lui, et le professeur américain Léo Bersani, 83 ans, qui a été le promoteur de sa carrière américaine. J’ai aussi fait intervenir le sociologue et philosophe Didier Eribon, auteur d’une biographie de Foucault qui fait autorité*. Geoffroy de Lagasnerie est un jeune et brillant sociologue et philosophe, qui sait transmettre avec clarté son œuvre très pointue. Je voulais montrer qu’il existe une modernité foucaldienne, qu’elle perdure et se renouvelle d’une génération à l’autre. Le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman explique à quel point Foucault irradie encore largement le champ de la pensée. Enfin, pour préparer ce film, j’ai aussi collaboré avec Édouard Louis, sociologue et normalien de 21 ans, auteur du récit autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule, grand succès de la rentrée littéraire. Comme Foucault, il a ce goût de l’iconoclasme, un certain flamboiement de la vie et une énergie à aller dans la rupture.

* Michel Foucault, Champs Biographie, 2011

Entretien paru dans « Arte Magazine »

Un film sur une pensée

Concevoir un film sur la pensée de Foucault

par François Caillat

Ce film voudrait montrer comment se construit le cheminement d’une pensée : sujette à variations et parfois reniements, déplacée d’une discipline à l’autre, changeant de perspective et de centres d’intérêt – mais inscrite, finalement, dans une grande cohérence. En trente ans, le travail de Michel Foucault construit une œuvre multiple, plurielle, d’une originalité reconnue par tous et probablement inégalée.

Le film n’est pas chronologique et ne cherche pas à ordonner la vie ou l’oeuvre. Il se présente comme une enquête, constituée de quatre mouvements qui explorent chacun un aspect contrasté, voire contradictoire, du sujet.

Les quatre mouvements se succèdent avec des transitions évidentes, mais ils restent indépendants et réversibles. Comme si l’on pouvait aller de l’un à l’autre librement, sans obligation. À la manière d’un puzzle dont les parties s’assemblent au gré du joueur, selon son intuition ou son goût.

1. Variations sur le pouvoir.

Dans un premier mouvement, consacré au pouvoir, nous nous concentrons sur deux textes de Michel Foucault qui l’ont rendu célèbre et marquent encore aujourd’hui la pensée contemporaine : L’Histoire de la folie à l’âge classique, publié en 1961, et La Volonté de savoir (premier tome de l’Histoire de la sexualité), publié en 1976. Au travers de ces deux textes, écrits à quinze ans d’intervalle, nous abordons la question du pouvoir et la manière dont il s’exerce. Nous découvrons comment Michel Foucault ne cesse de travailler cette question tout en renouvelant radicalement son point de vue.

Dans L’Histoire de la folie, c’est une logique de l’exclusion qui prévaut : le pouvoir écarte, rejette, met aux marges les différentes figures qui dénaturent l’ordre social (fous, vagabonds, prostituées et homosexuels).

C’est en revanche une logique inclusive qui traverse La Volonté de savoir : le pouvoir intègre les interdits et tabous relatifs au sexe et encourage leur formulation dans la confession ou l’aveu.

D’un ouvrage à l’autre, Michel Foucault transforme ainsi son analyse et assigne d’autres potentialités aux dispositifs de contrôle.


2. Professeur et militant.

Dans un second mouvement, nous montrons que les rebondissements ne concernent pas seulement le domaine de la pensée. La personnalité de Foucault s’inscrit dans des espaces socio-politiques divergents, parfois contradictoires. Dans la découverte de ce Foucault biface, nous voyons l’homme incarner à la fois la figure du professeur et celle du militant, portant chaque fois au plus loin une dimension de son personnage. Professeur, il l’est à la perfection, notamment au Collège de France, haut lieu des sommités de son temps, où il voisine avec des esprits réputés pour leur modération. Au même moment, et parfois le même jour, Foucault milite aux côtés des maoïstes français, soutient les immigrés, défend les prisonniers et les grévistes, accompagne dans une critique radicale de l’Etat les intellectuels les plus engagés de son époque – en particulier Jean-Paul Sartre, auquel il est pourtant opposé sur le plan philosophique. Professeur et militant, Foucault fait coexister deux manières de s’impliquer dans le monde.


3. Quelle place pour l’homme ?

Cette dualité, ce réajustement permanent, se retrouvent dans un troisième mouvement du film abordant la question du Sujet. Nous découvrons la bascule qui semble s’opérer entre Les mots et les choses, ouvrage publié en 1965, et L’usage des plaisirs ou Le souci de soi, derniers textes publiés du vivant de Foucault, en 1984.

Du premier ouvrage, qui le rend vite célèbre, on dit qu’il manifeste une position “structuraliste” et théorise “la mort de l’homme” – ce qui lui vaut de vives critiques, venues des penseurs humanistes et des tenants de la philosophie du sujet dont Jean-Paul Sartre est le représentant français.

Moins de vingt ans plus tard, L’usage des plaisirs puis Le souci de soi montrent un retour, sinon à la pensée humaniste, du moins à un intérêt pour l’homme et à la manière dont il se soucie de lui-même et se pose en objet de réflexion.

Par-delà deux décennies, nous découvrons le mouvement d’une pensée qui laisse parfois les lecteurs perplexes ou désemparés par son retournement.


4. Une vie aux marges / Une place au centre.

Dans un dernier mouvement, enfin, nous découvrons la position écartelée que tient Michel Foucault durant trente ans, menant une vie aux marges tout en se ménageant une place au centre.

La vie aux marges raconte l’itinéraire d’un provincial timide, se sentant rejeté par son milieu (sa famille, son environnement scolaire puis intellectuel à l’Ecole Normale Supérieure), nourrissant un sentiment d’exclusion, marqué du sceau jugé infâmant de l’homosexualité, décidant tardivement de vivre avec fougue et panache à l’écart de la morale consensuelle et de l’ordre social.

Dans le même temps, Foucault ne renonce jamais à occuper une place centrale dans le dispositif de diffusion du savoir. Il suit un cursus universitaire certes brillant mais classique (ENS, Université, Collège de France), il ne dédaigne pas les postes institutionnels (attaché culturel à l’étranger, chargé de missions ministérielles, correcteur à l’ENA), il s’occupe de la diffusion de ses travaux dans les plus grandes maisons d’éditions (Gallimard, Le Seuil), il veille à rendre sa parole publique.

Il réussit ainsi cet étrange paradoxe de vivre de manière atypique, en même temps à la marge et au sein d’un dispositif très normé. Il peut rouler en Jaguar et s’adonner aux drogues tout en passant ses journées à la BNF ou aux Archives Nationales, il aime courir les bars gay SM de San Francisco ou Paris quelques heures après avoir prononcé des conférences habituellement dévolues à des universitaires plus guindés. En somme, il pratique assez bien l’excès, dans l’intelligence et le savoir autant que dans le désordre organisé et le flamboiement de sa vie.


Un film à différentes entrées.

Le film se présente comme un prisme. Nous évoquons quatre mouvements, mais il importe de les envisager comme des pistes de réflexion, des tentatives de disséquer le caractère complexe et mouvant de Michel Foucault. Ce sont des coupes transversales, des incises dans sa vie et ses travaux. Chacune reste autonome et doit se penser comme une manière d’entrer dans le sujet : un angle d’attaque, une face du prisme.

Ces faces coexistent, elles sont simultanées. Le film joue avec la chronologie. Par exemple, le premier mouvement, consacré au pouvoir, va de 1961 (Histoire de la Folie) à 1976 (La Volonté de savoir) ; tandis que le troisième mouvement, consacré à la question de l’homme, remonte en 1965 (Les Mots et les choses) et se développe jusqu’aux œuvres de 1984 (Le Souci de soi). De la même manière, les allers-retours de Foucault entre sa position de professeur et celle de militant nous installent dans la période agitée des années 1970 ; tandis que le dernier mouvement, où s’opposent une vie aux marges et une place au centre, se construit à rebours, depuis la mort de Foucault en 1984 jusqu’à son adolescence dans les années 1940.

Chaque mouvement ouvre une porte sur le travail de Foucault. Aucun n’a vocation à résumer l’ensemble. Le film, rétif à toute synthèse ou simplification, se conforme au souhait du philosophe : Foucault demandait pour lui-même le droit de se redire et même contredire, il refusait de considérer ses travaux définitifs ou clos. Il préférait parler d’usage plutôt que d’oeuvre.

D’une certaine manière, ce film confirme qu’il est impossible d’en faire le tour. Foucault est un sujet mobile, à différentes entrées, disponible à plusieurs grilles d’interprétation. C’est ce qu’on pourrait appeler un “sujet multiple”.


LES QUATRE MOUVEMENTS

Premier mouvement :
Variations sur le pouvoir


Une logique de l’exclusion.
L’Histoire de la folie à l’âge classique (1961)

L’Histoire de la folie a été tant de fois citée et commentée, l’ouvrage a produit depuis un demi-siècle une telle quantité de discours, qu’il est utile d’en rappeler brièvement les ressorts.

Foucault remonte à la Renaissance. A cette époque, dit-il, la folie fait encore partie de la culture, elle reste admise, intégrée à la sphère de pensée et au mode de vie de la société. Elle est porteuse de signes, parfois de recours. Elle est « à la surface de la culture ».

La folie s’entend alors dans deux directions : d’une part, c’est une folie tragique, liée aux puissances négatives de l’enfer et du Mal, la folie inquiétante qu’on trouve représentée chez Breughel ou Bosch ; d’autre part, c’est une folie porteuse de critique et de dérision (le Fou du roi), l’envers de la raison avec lequel il est encore possible de dialoguer, comme chez Erasme et son Eloge de la folie.

Au 17ème siècle, poursuit Foucault, on assiste à un brusque mouvement d’exclusion. La folie est écartée, contrainte au silence ou à l’enfermement.

Cette exclusion prend plusieurs formes. D’un côté, la folie ne peut plus être prise en compte par la culture. Descartes, lorsqu’il remet en cause l’édifice de la connaissance pour mieux en rechercher les fondements, exclut les fous de sa mise entre parenthèse critique. « Mais quoi, ce sont des fous ! », écrit-il dans ses Méditations, c’est-à-dire : ceux-là n’ont pas un point de vue qui puisse en quelque façon nous intéresser. Les fous, dont la voix dissonante s’intégrait jusqu’alors aux chœurs des bien-pensants, sont sommés de se taire. Ils sont mis hors-jeu.

D’autre part, des institutions sont mises en place durant le siècle, qui visent à enfermer tous les dérèglements que la société ne supporte plus de regarder : non seulement les fous, mais aussi les mendiants, les vagabonds, les prostituées et les homosexuels – tous les débauchés qui viennent troubler la conscience publique. C’est, dit Foucault, « le grand renfermement », dont la création des Hôpitaux Généraux porte la marque.

Le tournant est décisif. La folie, qui était jusqu’alors intégrée, tolérée dans son caractère particulier, devient maintenant assimilée aux entorses à l’ordre public. Elle fait partie des écarts qu’il est nécessaire de corriger. Par là même, elle va être traitée comme un fait de société auquel sont apportées des réponses concrètes : études, soins, administration. Sa mise à l’écart rend possible sa transformation en objet d’étude. La folie, associée à la déraison, devient l’objet d’un discours rationnel. À terme, la notion d’aliéné rendra compte de cette nouvelle catégorisation médicale. Un savoir va se constituer, le savoir psychiatrique, à l’intérieur duquel la maladie mentale va jouer un rôle central.

De cette analyse, il faut retenir ici la notion d’exclusion. A travers L’Histoire de la folie à l’âge classique, Foucault montre comment le pouvoir exclut les dissidences. Il les met à l’écart, derrière les murs, ils les emprisonne, les enferme. En somme, il définit un au-delà, un dehors nécessaire au regard froid de l’analyse. Le fou devient un étranger. Un mur est dressé.

Le pouvoir est partout.
La Volonté de savoir (1976)

Quinze ans plus tard, Foucault développe une thèse qui prend le contrepied de L’Histoire de la folie. Dans La volonté de savoir, il définit le pouvoir non pour sa capacité à exclure, mais pour sa capacité à intégrer. Le philosophe effectue un changement de perspective.

La Volonté de savoir est présentée comme le premier tome d’une Histoire de la sexualité. Il est donc question ici de sexualité, non de folie. Mais Foucault fait à nouveau une analyse des mécanismes de pouvoir. Un fort préjugé, nous dit-il, voudrait faire croire que les représentations de la sexualité font l’objet, dans nos sociétés, d’un interdit durable. On s’imagine que la parole est réduite au silence ou confinée au secret. On croit que le discours sur la sexualité est tabou, rejeté, déplacé dans un dehors de la bienséance et de l’admissible. Exactement comme la folie, à l’âge classique, avait été mise à distance. On pense que l’interdit est généralisé au point que le pouvoir a bâti sur le discours du sexe une chape de plomb. Pourtant, affirme, Foucault, il n’en est rien. Ce discours, aussi dérangeant soit-il, n’est pas du tout réprimé. Il fait au contraire l’objet d’un soin constant. Il est même soutenu, encouragé par les formes de pouvoir. « Vous devrez tout me dire », pourrait être le mot d’ordre de cette incitation à la parole. Vous devrez tout me dire, dans l’aveu comme la confession, librement ou par obligation. Ce “ Faire-parler ” est le signe caractéristique de nos sociétés : parler et faire dire, exprimer la vérité du sexe, produire un discours vrai.

Le changement est important. Le pouvoir, dit maintenant Foucault, n’exclut pas, mais inclut. Il ne rejette pas, mais intègre et accapare. Les marges ne sont pas extérieures, elles sont une prolifération initiée par le centre. Dans son analyse, Foucault veut se défaire d’une conception du pouvoir qu’il juge dépassée, empreinte du modèle juridique de la monarchie française, celle qui voudrait que le pouvoir produise seulement du droit et de l’interdit, qu’il soit centré sur la loi et l’obéissance. Au contraire, dit Foucault, le pouvoir s’insinue partout, il se déploie dans ses ombres comme dans sa lumière. Il est parmi nous autant que chez un supposé monarque.

En quinze ans, depuis L’Histoire de la folie, une transformation s’est donc opérée dans la pensée foucaldienne. Et la rupture a d’ailleurs été annoncée dans Surveiller et punir, ouvrage publié un an plus tôt, en 1975.

Dans cet ouvrage, Foucault s’intéresse à la normalisation des corps. Le texte s’ouvre sur « l’éclat des supplices » qui prévaut à l’âge classique. Dans ce chapitre resté célèbre, l’auteur commente le supplice en 1757 de Damiens, un valet qui avait porté la main contre Louis XV et fut mis à mort en place publique après une effrayante épreuve de tortures. Foucault explique que le supplice de Damiens est le dernier avatar d’une époque. Après cet événement s’ouvre une nouvelle sensibilité sociale, où de telles tortures sont tenues pour barbares. Désormais, lorsqu’il faut punir les criminels, on préfère contraindre leurs corps plutôt que les éliminer. En lieu du supplice se constituent la privation de droits, l’enfermement et la correction. Le châtiment change de nature.

Ce changement, qui se manifeste dans l’application des peines, se déploie aussi dans les hôpitaux, les casernes, les écoles, les ateliers. Partout se constituent des sociétés disciplinaires. On voit bientôt surgir dans cet esprit la conception du panoptique élaboré par Jeremy Bentham : une architecture conçue autour d’un point nodal, d’où l’on peut tout voir sans être vu. Cette architecture se destine par exemple aux prisons, où les détenus sauront qu’ils sont observés sans pouvoir rendre eux-mêmes le regard qui les surveille.

Dans cet ouvrage Surveiller et punir (sous-titré Naissance de la prison), Michel Foucault analyse une nouvelle fois le mécanisme du pouvoir, qui exclut – comme dans L’Histoire de la folie – mais aussi surveille et contrôle. Le pouvoir se resserre désormais sur l’individu. Il s’applique aux corps pour les normaliser, les dresser, les constituer. C’est un pouvoir qui manifeste sa volonté de savoir. La thématique foucaldienne savoir/ pouvoir est désormais en place.

La position théorique, à laquelle parvient Foucault au milieu des années 70, est plus iconoclaste qu’il n’y paraît. En affirmant que le pouvoir est partout, Foucault combat sur plusieurs fronts.

D’un côté, il heurte la vulgate marxiste. Le pouvoir, dit-il, ne doit plus être conçu selon un modèle pyramidal où l’Etat exercerait sa violence sur des individus ou une classe exploitée. Le pouvoir s’exerce de manière diffuse, imprévue, souterraine. Le pouvoir est partout.

D’un autre côté, Foucault heurte les théories de la libération qui dominent à l’époque, notamment celles de Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’Ecole de Francfort avait théorisé depuis longtemps l’hypothèse répressive et le contrôle exercé par le pouvoir. Dans les années 1970, en France, ces théories restent très en vogue. Elles appliquent à la question du corps la répression généralisée exercée par l’Etat. Or la position de Foucault fait rupture. Le philosophe affirme que le pouvoir produit lui-même le discours réputé interdit. Il s’étend de la parole officielle aux non-dits, aux tabous, aux secrets. Il n’y a donc ni oppression ni transgression. Le pouvoir se déploie partout, selon une organisation multiforme et sournoise. La mise en discours du sexe participe de sa volonté partagée. Le pouvoir est en nous.

Face à ces deux courants, qui se revendiquent l’un de Marx et l’autre de Freud, Foucault adopte donc une position inédite. Et il se retrouve en porte-à-faux avec le front des luttes politiques (sous la bannière du marxisme) et avec le terrain des luttes sociétales (sous l’impulsion des mouvements de libération sexuelle). Le philosophe affirme une position théorique qui prend à rebours les idées dominantes de la décennie.

Or, paradoxalement, c’est dans cette même période que l’homme Foucault s’engage concrètement, à la fois sur le terrain politique et sur le terrain sociétal. Doit-on penser que Foucault militant est en contradiction avec Foucault penseur ?

La contradiction se redouble encore. Tandis que Foucault milite et s’engage dans des luttes, il accède dans le même temps à des postes institutionnels importants, et notamment au prestigieux Collège de France où il est élu en 1970.

Voilà un Foucault dont il faut dessiner la figure biface.

Second mouvement :
Professeur ET militant.

Les années 1970, rappelons-le brièvement, dessinent une figure renouvelée de la société française. L’après-68 a mis en œuvre un ensemble de procédures d’émancipation des esprits, de libération des mœurs, de prolifération du politique. Sous ces trois aspects, et parfois de manière concomitante, les Français nouent des espérances jusqu’alors inédites et découvrent d’autres modèles possibles de vie. Certes tous ne se sentent pas également concernés par les débats en cours. Mais l’activisme des avant-gardes, et la publicité qui leur est faite, donnent de la société française un image bouillonnante, à la fois généreuse et bavarde, utopique et décousue, volontariste jusqu’à l’excès. On assiste, durant quelques années, à une effervescence culturelle qui mobilise tous les grands enjeux sociétaux.

Pourtant, dans le même temps, perdure une France traditionnelle, conservatrice et bien-pensante, arquée sur les fondamentaux de l’après-guerre, incarnée dans un pompidolisme de notables.

Ce double visage du pays, cette contradiction productrice des grandes secousses de la décennie traverse la vie et la réflexion d’un homme comme Foucault.

Foucault au Collège de France.

Après avoir enseigné dans plusieurs Universités, notamment à Clermont-Ferrand, Tunis et Vincennes, Foucault est élu au Collège de France en 1970. Il accomplit le dernier pas de son cheminement au sein de l’institution universitaire.

Comme de coutume, l’élection au Collège s’est faite par cooptation, assurée par les professeurs déjà en place, toutes disciplines confondues. Elle a été l’effet de longues consultations, et d’un patient travail de réseau, menés par les soutiens de Foucault – parmi lesquels Georges Dumézil, célèbre philologue et linguiste dont il est l’ami depuis longtemps, et le philosophe Jules Vuillemin.

Pour accéder au Collège, Foucault a suivi les conseils de ses amis afin que sa candidature s’impose progressivement. Il a noué des contacts, expliqué ses travaux, développé la pédagogie de ses projets. Il a même renoncé à certaines démarches (par exemple postuler à la Sorbonne) qui auraient pu contrarier ce dessin principal : être élu au Collège. On découvre ici un Foucault tout entier tendu vers son but, occupé à obtenir un poste d’où il pourra développer et expliquer ses travaux. Ce n’est pas l’idée d’enseigner qui le séduit. Il s’efforcera d’ailleurs de limiter ses interventions au strict minimum exigé par le Collège. Mais il dispose enfin d’une place stratégique, propice à la diffusion de ses idées.

Foucault prononce le 2 décembre 1970 sa Leçon inaugurale, dont le texte sera publié sous le titre L’ordre du discours.

Ce jour-là, un public nombreux se presse pour écouter le philosophe qui, à cette occasion, renouvelle son analyse sur la question du pouvoir. Foucault cherche à repérer ce qui est à l’œuvre, de manière implicite ou sous-jacente, dans les différents dispositifs de connaissance. Pour ce faire, il analyse les procédures selon lesquelles est organisé le savoir : systèmes d’exclusion (textes tabous ou interdits), découpage dans la production des discours (pratique du commentaire, création de la catégorie “auteur”, disciplines enseignées) ; circulation et diffusion (école, sociétés savantes, groupements de chercheurs, etc.). Foucault délimite ainsi un ensemble de dispositions qui articulent le discours et soumettent la reproduction du savoir à des règles contraignantes.

Il est certes piquant d’écouter le philosophe déconstruire un mode de pensée qu’il va contribuer lui-même à reproduire au sein de la plus prestigieuse institution du savoir. Le Collège n’est-il pas le sanctuaire de ces règles contraignantes ? Mais Foucault ne se limite pas à cette première mise en perspective critique. Il montera bientôt que les lieux du savoir et de production de la pensée ne sont jamais très éloignés des lieux de coercition : prison, hôpital, asile. Ce Collège, qui pourrait sembler à l’écart des soubresauts du monde, y participe à sa manière en contribuant à un savoir dont les enjeux sont toujours traversés par la question du pouvoir. L’intitulé des Cours, proposés aux auditeurs du Collège entre 1971 et 1975, montre d’ailleurs que cette question restera au centre du débat : Les théories et institutions pénales, La société punitive, Le pouvoir psychiatrique, Les anormaux…

Mais Foucault est plus radical encore. Sa pensée critique ne s’exprime pas seulement dans ses cours ou ses écrits. Le philosophe descend bientôt dans la rue et troque la conférence contre la harangue, le tract ou le pamphlet.

Le voilà devenu militant radical.


Foucault dans la rue.

Le 8 février 1971, deux mois après avoir prononcé sa Leçon inaugurale au Collège, Foucault écrit une proclamation où il revendique « le droit de savoir » ce qui se passe dans les prisons. Il envisage de créer un “Groupe d’Information sur les Prisons” avec des magistrats, des journalistes, des médecins et psychologues. Ce groupe d’information, dit GIP, naît officiellement en mai 1971. Aux côtés de Foucault, on trouve des membres de professions libérales (dont certains modérés) ainsi que des militants d’extrême-gauche engagés dans le soutien aux prisonniers. À cette époque, les Français ignorent tout des conditions archaïques de détention. L’institution pénitentiaire perpétue un système carcéral séculaire, à l’image de la peine de mort qui est encore appliquée. Foucault, avec le groupe des militants du GIP, parmi lesquels son compagnon Daniel Defert, s’engage durant deux ans dans ce mouvement de protestation publique. Les militants se déplacent sur les lieux de détention, médiatisent les mouvements de révolte des prisonniers et relaient leurs revendications.

Foucault, soutien des prisonniers, se met aussi du côté des immigrés. En novembre 1971, quelques mois après la création du GIP, il manifeste dans le quartier de la Goutte d’Or de Paris, à la suite de la mort de Djellali Ben Ali, un jeune algérien tué lors d’une altercation avec ses voisins. Foucault accompagne une dizaine de militants du “Comité Djellali” qui veulent agir « contre le racisme » et défendre les droits des immigrés. On découvre, sur une photographie d’époque devenue célèbre, Foucault muni d’un porte-voix aux côtés de Jean-Paul Sartre, haranguant avec la petite troupe qui l’accompagne une rue étrangement déserte. Jean Genêt n’est pas loin. En d’autres occasions, Foucault est entouré par le journaliste Claude Mauriac ou le philosophe Gilles Deleuze.

Ce soutien aux travailleurs étrangers se poursuit lorsque le Comité Djellali devient un “Comité de défense des droits des immigrés”. On retrouve Foucault en mars 1973 dans une manifestation contre une directive ministérielle limitant l’obtention de cartes de travail. En une autre occasion, le philosophe se fait interpeller par la police lors d’une manifestation contre le décès suspect d’un travailleur algérien, Mohamed Diab, dans un commissariat.

Lorsqu’il défend les immigrés ou soutient les prisonniers, Foucault agit souvent aux côtés des militants de La Cause du peuple, dont fait partie son ami Daniel Defert. Ce mouvement d’obédience maoïste, qui entraîne dans son sillage quelques intellectuels réputés (parmi lesquels Jean-Paul Sartre), initie des actions violentes, de préférence symboliques et spectaculaires. Pour lutter contre les mensonges de la bourgeoisie, les “maos ” constituent des comités Vérité-Justice et appellent à créer des tribunaux populaires – comme dans l’affaire de Bruay-en-Artois, où un notable est accusé (à tort) d’avoir sadiquement assassiné la fille d’un ouvrier. Foucault se méfie de toute justice expéditive, mais il côtoie les maoïstes et dialogue avec eux publiquement. Il se joint parfois à leurs meetings, prenant par exemple la parole à Grenoble pour dénoncer les responsables de l’incendie d’un dancing de la région (Le 5/7) où ont péri cent cinquante jeunes gens.

Ce compagnonnage avec l’extrême-gauche est encore attesté lors de la création de l’APL (Agence de Presse Libération), destinée à promouvoir un journalisme militant. Foucault y participe, aux côtés de Pierre Victor (l’un des leaders du mouvement maoïste), de Jean-Paul Sartre, et de Serge July qui deviendra le directeur du journal Libération, issu de l’APL.

« Mon Dieu, qu’avons-nous fait ?! », aurait dit le philosophe Jules Vuillemin à son collègue Georges Dumézil, découvrant dans la presse les agissements gauchistes de celui qu’ils avaient fait élire au Collège de France. Foucault n’était pas seulement le savant orateur qu’ils voyaient discourir devant des parterres attentifs. Cet homme brillant et volontiers courtois avait un double, qui défiait la police, menait des actions illégales, fréquentait les gauchistes. Le pire, c’est qu’il défrayait la chronique parce que sa notoriété rendait aussitôt connue chacune de ses interventions. Le diable était entré dans le sanctuaire du savoir.

L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie devait le confirmer plus tard : « Il y avait deux Foucault : celui des manifestations et celui des assemblées au Collège. Foucault prenait son rôle universitaire très au sérieux. »

C’est vrai que Foucault prenait au sérieux ses cours autant que ses actions de rue. Il faisait tout avec une attention soutenue. Il menait les contraires à leur terme.

Troisième mouvement :
Quelle place pour l’homme ?

Lorsqu’on découvre en 1971 Foucault militer à la Goutte d’or aux côtés de Jean-Paul Sartre, on n’imagine pas que les deux hommes se sont affrontés quelques années plus tôt. Sartre a violemment attaqué le nouvel ouvrage que Foucault vient de faire paraître. Il a même traité son auteur de « dernier rempart inventé par la bourgeoisie » pour perpétuer sa domination.

Cet ouvrage, c’est Les mots et les choses.

Comment peut-on penser ?
Les mots et les choses (1966)

Les mots et les choses marque une rupture dans la pensée française du fait de la radicalité de son projet. Michel Foucault propose d’explorer les fondements de la culture en interrogeant ses conditions de possibilité. Il choisit d’étudier une période qui va du 17ème siècle à nos jours et cherche comment les conceptions culturelles (connaissances scientifiques, pratiques humaines, savoirs) ont pu se constituer et se transformer. L’ouvrage porte en sous-titre Une archéologie des sciences humaines. L’auteur souhaite chercher ce qui fonctionne “en dessous”, il veut interroger les strates fondatrices et explorer le soubassement invisible qui rend possible la réflexion humaine à une époque donnée : ses questionnements, ses modes de pensée, sa perspective. Ce niveau sous-jacent, que Foucault nomme epistémè, n’est pas un fondement homogène ni une perspective unitaire. C’est plutôt une réserve, comme une boîte à outils à partir desquels la pensée peut naître et s’articuler. Rien n’est pensable en dehors d’elle.

Foucault distingue plusieurs epistémè dans l’histoire de la pensée occidentale, chacune affectée d’une tournure particulière, qui se sont succédées depuis la Renaissance jusqu’aujourd’hui. Et il choisit trois domaines du savoir  – la langue, le corps, l’économie – pour les questionner à l’aune de ces possibilités.

Avant la Renaissance, dit Foucault, c’est-à-dire jusqu’à la fin du 16ème siècle, le savoir est structuré par les idées de “ressemblance” et de “similitude”. Ce deux thèmes organisent le monde intellectuel, dans le champ scientifique et littéraire. Tout change aux 17ème et 18ème siècles. La ressemblance et la similitude deviennent alors des signes de déraison ou de vision délirante (comme chez Don Quichotte). A leur place surgissent deux nouveaux thèmes : “identité” et “différence”. C’est le grand tournant, dit Foucault, qui marque l’entrée dans l’âge classique. Durant deux siècles, ce modèle de l’identité/ différence va dominer la pensée, caractérisant l’epistémè de l’époque.

Foucault examine plus spécialement les trois domaines choisis : la langue, étudiée par la grammaire ; le corps, dans les sciences naturelles ; l’économie, avec l’analyse des richesses. Il montre comment chaque discipline procède selon ce même couple identité/ différence et pose comme axiome : connaître, c’est reconnaître et classer.

Foucault poursuit alors son analyse en direction d’une nouvelle epistémè qui caractérise le 19ème siècle. A cette époque, le couple “analogie et succession” remplace le couple identité/ différence. Dans cette nouvelle manière, les savoirs se focalisent sur la recherche des processus, ils explorent la continuité et intègrent le facteur temps.

Foucault montre comment les trois savoirs de l’âge classique se transforment avec ce nouveau couple analogie/ succession : la grammaire devient linguistique, les sciences naturelles font place à la biologie, l’analyse des richesses se mue en économie politique. Simultanément naît la possibilité de « penser l’homme ». Car l’homme, dit Foucault, devient le centre de questionnements et l’objet d’un savoir. L’homme apparaît ainsi comme une invention venue de cette époque, une « invention récente », rendue possible par son epistémè particulière.

Dans cette analyse, deux points mettent Foucault en opposition avec ses contemporains.

D’une part, on ne peut plus parler de grand dessein ni d’histoire prévisible. Foucault souligne que chaque epistémè est faite de croisements, de perspectives superposées, de directions parfois divergentes. L’epistémè constitue l’horizon indépassable de la pensée à une époque donnée, mais la transition est discontinue et sans causalité d’une epistémè à l’autre. Il n’existe pas de mouvement de l’Histoire qui pourrait se lire simplement. Sur ce point, Foucault heurte les marxistes et les hégéliens tardifs.

D’autre part, en mettant à jour ces epistémè comme conditions de possibilité de la pensée, Foucault sous-entend que la connaissance n’est pas produite par volonté ou décision. Il n’y a pas, dans la constitution du savoir, un sujet connaissant qui organiserait les découvertes à partir de lui seul, qui en serait la cause et l’origine. Au contraire, dit Foucault, ce sujet connaissant n’existe qu’à la mesure de ce qui lui est possible, en un temps et lieu donné. Il est lui-même une création de son époque. Sa place est moins décisive que la structure qui lui donne jour. Sur ce point, la position de Foucault s’oppose à toutes les théories du sujet sur lesquelles s’est construite la philosophie occidentale du 20ème siècle, et en premier lieu la phénoménologie et l’existentialisme sartrien.

Rapidement, une querelle va s’ouvrir avec eux.

Foucault structuraliste ?

Lorsque paraît Les Mots et les choses, en ce milieu des années 60, un vif débat est déjà engagé entre les tenants de la philosophie du sujet et quelques penseurs qui les remettent en cause. Les premiers perpétuent une ligne de pensée dont le plus éminent représentant a été Edmund Husserl. À sa suite, la phénoménologie s’est développée dans l’université française avec des figures comme Maurice Merleau-Ponty, tandis que sur un versant proche la philosophie sartrienne poursuit une réflexion dont l’homme est l’origine et la destination. Or, dans ce même temps, des travaux apparus dans des disciplines non philosophiques – en psychanalyse, en anthropologie, en linguistique – remettent vivement en cause la primauté du sujet et sa prétention à tenir une position centrale. En psychanalyse, les écrits de Freud et de ses successeurs attestent que l’individu est traversé à son insu de déterminations qui lui échappent : il ne saurait prétendre à une conscience maîtrisée de ses paroles et de ses actes. En anthropologie, les travaux de Claude Lévi-Strauss montrent comment, dans les société dites “primitives”, les systèmes de pensée collectifs modèlent les comportements et représentations de chacun. Lévi-Strauss utilise le terme de “structure” pour qualifier les déterminants qui échappent à la conscience réfléchie. Il emprunte ce terme à la “linguistique structurale” de Roman Jokobson qui montre comment la langue, elle aussi, obéit à des dispositifs formels ignorés par le locuteur.

Les travaux de Jakobson, de Lévi-Strauss ou de Lacan, auxquels s’ajoutent ceux de théoriciens de la littérature (Gérard Genette) et bientôt ceux d’un philosophe marxiste comme Louis Althusser, contribuent dans ces années à l’émergence d’une pensée vite qualifiée de “structuraliste”, même si aucun des auteurs ne s’est donné le mot et n’a songé à initier une quelconque école de pensée. Ce qui les rapproche toutefois, c’est un travail critique qui aboutit à une sorte de dissolution du sujet, variante modernisée de « la mort de l’homme » annoncée par Nietzsche au siècle précédent.

En cette année 1966, lorsque Foucault publie son ouvrage, le contexte est tendu. Les tenants de la philosophie du sujet sont en alerte depuis que sont parus les premiers travaux d’anthropologie et de linguistique structurales. Et l’ouvrage de Foucault devient vite l’objet d’un malentendu. L’auteur est aussitôt qualifié de “structuraliste” puisque ses théories sur les epistémè semblent déposséder l’homme de ses prérogatives, autant que l’ont fait les théoriciens précités.

Voilà donc Foucault structuraliste, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’est le positionnement médiatique qui est offert au philosophe. Les mots et les choses devient un ouvrage à lire autant que lu, objet de toutes les conversations. Il va d’ailleurs très bien se vendre. Le pire, c’est que l’ouvrage est réduit à ce thème à la mode.

La riposte de Sartre est très vive. Le philosophe français, alors au sommet de sa gloire, accuse Foucault de négliger la praxis et le travail des hommes, c’est-à-dire leur capacité à transformer le monde et accomplir l’Histoire dont ils restent les acteurs. En d’autres termes, la pensée de Foucault est statique, oublieuse du changement, incapable de penser la contradiction et le devenir. Autant dire que c’est une pensée conservatrice qui vise à reproduire tel quel l’état du monde. La théorie de Foucault, écrit Sartre, est  le dernier argument de la bourgeoisie… On ne touche pas impunément au Sujet.

Foucault a-t-il vraiment voulu tuer l’homme dans cet ouvrage ?
Le travail était déjà fait par Nietzsche, répondait-il parfois dans un sourire…

Pourtant, quinze ans plus tard, son dernier texte s’intitulera Le souci de soi.

La création du sujet.
L’usage des plaisirs et Le souci de soi (1984)

Peu avant la mort de Foucault paraissent L’usage des plaisirs et Le souci de soi, second et troisième tomes d’une Histoire de la sexualité restée en suspens depuis la décennie précédente.

Ces deux derniers textes semblent, pour certains lecteurs, remettre en cause la critique implicite que Foucault avait portée, dans Les mots et les choses, contre les philosophies du sujet et la prépondérance accordée à l’homme.

Foucault explore l’homme antique, grec puis latin, à travers un repérage de ses comportements sexuels, familiaux, sociétaux. Certes, il ne s’agit pas d’étudier des désirs individuels ni d’enquêter sur des motivations personnelles. Foucault reste fidèle à une analyse des procédures collectives, des représentations partagées. Pour autant, le philosophe parle ici de l’homme, cet homme antique qui réfléchit à sa position, problématise les conduites qui lui sont offertes, leur assigne une place compatible avec le bon fonctionnement de la cité. Par ce biais, Foucault se demande comment les individus en viennent à se constituer eux-mêmes comme sujets, comment s’effectue leur processus de subjectivation.

Dans L’usage des plaisirs, la sphère de la sexualité sert de cadre à l’analyse. Foucault étudie le monde grec, réputé à tort pour son libéralisme de moeurs. Foucault montre que la sexualité est au contraire l’objet d’intenses réflexions. La liberté consentie aux hommes (dans leurs rapports avec leurs partenaires, épouse et jeunes garçons) est l’effet d’un ajustement permanent. L’homme grec ne se conçoit pas dans une alternative binaire désir/ interdit, ou liberté/ répression. Ici, la sexualité est facultative, dépourvue d’injonctions ou de préceptes contraignants. L’homme grec se pense en devenir et se régule sur des comportements possibles. Il réfléchit à organiser au mieux ses plaisirs en fonctions d’impératifs à la fois individuels et collectifs, selon l’âge, le rang social, la position dans la cité. Même la nature et la fréquence des aphrodisia (contacts physiques et sexuels) se décident en fonction d’une configuration plus large – par exemple, l’homme, s’il est riche, doit plutôt se proposer en partenaire actif avec un jeune garçon.

En définitive, la sexualité permet à l’homme grec de réfléchir à son rapport aux autres. En faisant un travail sur lui-même, il se construit et vise à acquérir la maîtrise de lui-même, expression de sa liberté.

Dans Le souci de soi, publié simultanément, Foucault applique son étude au monde latin. Le philosophe déplace la question de l’acte sexuel en la reliant à d’autres comportements exprimant le souci de soi. Autant que de sexualité, il est question de médecine, d’épreuves, d’examens de conscience, et même de diététique. Foucault parle de cette période historique comme une « apogée d’une culture de soi ».

Dans ces deux ouvrages, on voit ainsi revenir sous la plume du philosophe un intérêt pour l’homme dans ses processus de formation. L’époque est loin où Foucault semblait disqualifier le sujet en valorisant la puissance des structures exprimées sous forme d’epistémè. L’homme est maintenant reconnu dans sa pleine valeur – non comme un sujet fondateur, à l’ancienne manière des philosophes du sujet, mais comme un sujet réfléchi, préoccupé de lui-même, soucieux de ce qui le constitue.

Dans ce cheminement de quinze années, depuis Les Mots et les Choses jusqu’à L’usage des plaisirs et Le Souci de soi, les cours tenus par Michel Foucault au Collège de France auront été autant de repères et d’indications précieuses. Dès son séminaire de 1980/81, intitulé Subjectivité et vérité, Foucault avait décrit le programme engagé. Il évoquait une « enquête » où l’on chercherait comment le sujet s’établit « comme un objet de connaissance possible ». Le cours de 81/82, L’Herméneutique du sujet et celui de 82/83, Le Gouvernement de soi et des autres, ont confirmé le projet et préparé les deux ouvrages publiés à sa mort.

Quatrième mouvement :
Une vie aux marges / une place au centre

Foucault meurt du sida au printemps 84. Il se sentait malade depuis une année et connaissait la nature de son mal. Mais il ne savait probablement pas que l’issue viendrait vite. Il travaillait beaucoup et espérait achever la trilogie qu’il avait engagée avec L’usage des plaisirs et Le souci de soi, et dont le troisième tome ne sera pas publié.

L’annonce de la mort de Foucault n’est pas rapportée au sida. L’incertitude se maintient jusqu’à ce que la cause véritable soit officiellement admise. En 1984, l’épidémie en est à son début et un malaise entoure encore l’aveu de la maladie. La honte et l’opprobre ne sont jamais loin. Même le journal Libération publie une déclaration maladroite pour démentir que Foucault soit décédé du sida, au motif de ne pas salir sa mémoire par malveillance ou calomnie.

Le démenti est inutile, Foucault est bien mort du sida. C’est d’ailleurs son compagnon, le philosophe Daniel Defert, qui a fondé ensuite Aides, première association de lutte contre le VIH/Sida. Rétrospectivement, cela peut sembler étrange qu’une confusion ait pu naître à ce sujet, même provisoirement. Foucault n’a jamais fait mystère de son homosexualité. C’était presque devenu un objectif de vie. Ses textes ultimes, tournant autour de la création du soi, font écho à des préoccupations personnelles. Dans ses dernières années, Foucault s’est employé à chercher comment se constituait chez l’homme le plaisir d’exister. Et ce qu’il étudiait chez l’homme de l’Antiquité, dans le monde grec et romain, il le recherchait aussi chez l’homme d’aujourd’hui, avec lui-même et ses contemporains. Foucault, qui ne reniait pas l’objectif de « faire de sa vie une oeuvre d’art », s’attachait aux manières d’y parvenir : par un examen bienveillant de lui-même, une attention portée à ses penchants, un souci de soi dont aucune expérience ne devait être a priori exclue. Et sur le terrain de la sexualité, Foucault préconisait pour lui-même une pratique soutenue, puisque telle était l’exigence de son être.

Une vie déréglée.

Foucault n’a jamais craint de vivre aux confins de la morale publique. Dans les années 1970, l’homosexualité était moins facile à vivre qu’aujourd’hui. Foucault, dont la silhouette était célèbre (les passants le reconnaissaient souvent dans la rue), n’hésitait pas à fréquenter des lieux de rencontres et de pratiques extrêmes, notamment sado-masochistes. Il le faisait à Paris, sans se dissimuler, dans les bars spécialisés de la Bastille. Il le faisait en Californie, où ses correspondants – professeurs invitants et élèves – lui servaient parfois de guides dans les lieux gay les plus hard de la côte.

Foucault avait le goût de cette vie-là. Il trouvait dans son accomplissement une manière de pousser à l’extrême la liberté qu’il s’octroyait. On pourrait dire qu’il voulait faire une expérience globale des autres. Cette expérience, il la pratiquait à la fois dans des rencontres occasionnelles, des rapports durables, des amitiés suivies. Il avait autant d’appétit pour ces différents modes de relation. Il veillait seulement à ne pas les mêler, à les tenir séparés comme des aspects variables de son existence. Il pouvait aussi bien loger à demeure quelques jeunes écrivains bohèmes, fréquenter des partenaires gainés de cuir dans des clubs SM, cultiver l’amitié de sages universitaires autour d’une tasse de thé. Bien sûr, ces mondes ne se rencontraient jamais et ne se connaissaient pas. Foucault maintenait des cloisons étanches. Il était le passeur de ses propres différences.

Cette vie aux marges, cette capacité à ne pas se laisser brider par la morale ambiante, Foucault ne l’a pourtant pas toujours eue. Elle s’est épanouie avec le temps, quand la notoriété l’a rendu plus indifférent aux conventions sociales. Foucault, une fois reconnu, pouvait probablement se permettre davantage d’écarts que s’il était resté dans l’ombre. Son orgueil intellectuel était satisfait, il n’était plus comptable du jugement d’autrui. Mais ce n’était pas qu’une affaire de visibilité. Foucault a longtemps eu un rapport très conflictuel avec son homosexualité. Plus jeune, il l’a portée comme un obstacle à sa rencontre avec autrui, une cause possible de rejet et d’isolement. Durant de longues années, il s’est senti exclu et il en a conçu une violence aux limites du supportable (il a été plusieurs fois examiné en hôpital psychiatrique). Ce sentiment d’exclusion a d’ailleurs contribué à le situer souvent en bordure des groupes auxquels il appartenait. Déjà, lorsqu’il était élève en classe préparatoire en lycée parisien, puis élève à l’Ecole Normale Supérieure, ses camarades le tenaient pour un compagnon peu amène, muré dans une solitude d’autant plus irritante que le garçon était l’un des plus brillants de sa génération. Il passait pour un monstre de vanité et d’égotisme. Certes Foucault était conscient de sa valeur, il ne doutait pas de sa supériorité intellectuelle, mais il vivait cette certitude en conflit avec sa vie privée, inacceptable à ses camarades et longtemps à lui-même.

Sans faire de psychologisme, on peut certainement rapporter cette situation instable – mélange d’orgueil et de culpabilité – à sa période d’enfance et à son milieu d’origine. Foucault a grandi dans une famille bourgeoise assez traditionnelle, il a fait ses études primaires et secondaires dans une ville de province corsetée. Il a été éduqué dans un monde dépourvu de toute aspérité. Rien ne prédestinait le garçon à cette existence originale, faite d’éclats, de réussites et d’excès. Et pourtant, on doit bien imaginer que Foucault portait déjà en lui sa propre différence, qu’il cultivait cette originalité qui deviendra sa marque de fabrique – dans son parcours intellectuel et public comme dans sa vie privée.

Foucault, le penseur des procédures normatives, a toujours été un homme irréductible à la norme.

Une place en vue.

Une fois encore, il faut tordre l’image et admettre que Foucault fut aussi le contraire. L’homme situé aux marges de la morale publique se retrouva au centre de la vie sociale et institutionnelle de son temps. Il ne se retrouva pas là par hasard, il s’efforça d’y aller. On découvre chez Foucault une recherche constante de la place idéale. Non pas une place de pouvoir, à la manière d’un homme politique, mais une place d’où parler : une tribune, suffisamment élevée pour que sa parole soit entendue.

L’accession au Collège de France en 1970 manifeste, on l’a vu, le couronnement d’un parcours universitaire. Foucault, une fois élu au Collège, devient inattaquable par ses pairs et bénéficie d’un porte-voix efficace. Ce n’est pas un désir médiatique qui le meut. Il pense au contraire que certains de ses écrits sont destinés à un public restreint et devraient être publiés seulement dans des éditions universitaires. Mais il sait aussi que la chaire prestigieuse du Collège de France donne un poids certain à des thèses iconoclastes comme les siennes. Et probablement en conçoit-il un orgueil redoublé. Il peut publier ses travaux, quels qu’ils soient, comme il le souhaite. Il appartient au sérail.

Il y a encore autre chose. Foucault manifeste en diverses occasions le désir de se trouver au bon endroit, là où se décident les options importantes, où se manifestent les enjeux du savoir. Par exemple, il participe volontiers à des jurys de concours : celui de l’ENS, ce qui se conçoit bien ; mais aussi celui de l’ENA, ce qui est plus inattendu. Il participe également à des comités d’experts. Dans les années 80, sous la présidence Mitterrand, il fait partie d’une Commission pour une réflexion sur l’Université. Déjà vingt ans plus tôt, sous l’autorité d’un ministre gaulliste de l’Education Nationale, il accompagnait l’élaboration de la réforme universitaire, la célèbre “réforme Fouchet”. À la même époque, il avait occupé également des fonctions officielles qui portent la voix de la France à l’étranger : attaché culturel en Suède, durant plusieurs années, puis en Pologne.

Foucault, d’une certaine manière, brigue toujours le meilleur. Ses études en attestent, qui le mènent d’un petit lycée de province au lycée parisien le plus réputé, puis à la prestigieuse ENS rue d’Ulm. Par la suite, il cherche toujours à occuper la place qui lui convient au mieux – quitte à fonder cette place, comme c’est le cas au Collège de France où une chaire sur une Histoire des systèmes de pensée est spécialement créée à son intention.

Foucault est l’homme de l’excellence.

La perfection sans mesure.

Dans ses apparitions publiques, Foucault ne manque pas non plus de panache. Il circule en voiture en marque (longtemps en Jaguar), s’habille sur mesure quand ses collègues enseignants sont réputés pour leur mauvais goût vestimentaire. Il porte à lui-même un soin appuyé et constant, au point que certains le qualifient méchamment de “dandy”. C’est pourtant ce même homme, vêtu d’un costume en velours noir à col roulé blanc, qui s’enfonce ensuite dans la nuit avec son cuir Perfecto pour faire la tournée des bars sado-maso. C’est cet intellectuel courtois, participant à des commissions ministérielles en compagnie de fonctionnaires et de notables, qui parcourt les ruelles de la Goutte d’Or avec des gauchistes pour défendre les immigrés et prôner la révolte. Il y a toujours chez lui une recherche du meilleur, quel qu’en soit le chemin. Foucault, qu’il fréquente le pouvoir ou le combatte, qu’il recherche les distinctions sociales ou défraie la morale publique, manifeste une certaine démesure. Il a le goût de l’excès, de l’extrême, toute banalité lui est étrangère. Et il peut vivre les contraires avec autant d’élan.

On en trouve encore l’illustration dans un épisode qui court de 1968 à 1970, autour de l’Université de Vincennes.

En octobre 68, Foucault – qui a participé deux ans plus tôt à la “réforme Fouchet” – est consulté par le Ministère de l’Education Nationale, afin de désigner la première équipe de professeurs qui cooptera ensuite le corps enseignant de Vincennes. Lui-même est nommé à la tête du Département de Philosophie.

L’Université ouvre à la fin de l’année 1968. Très vite, des incidents éclatent, liés à l’agitation estudiantine de l’époque. La police investit la faculté, Foucault est interpellé avec ses camarades. Durant l’année 1969, la tension monte d’un cran. Les affrontements se succèdent, plongeant Vincennes dans un cycle provocation/ répression. Dans la faculté, un groupe d’étudiants et professeurs maoïstes fait la loi, imposant un contrôle idéologique sur les enseignements. Vincennes devient le laboratoire du gauchisme et le point de mire de la police. Bientôt de nouveaux troubles éclatent, liés aux modalités de contrôle des connaissances. Des enseignants sont exclus, l’affaire prend des proportions nationales. Foucault n’est pas favorable à ce climat de violence politique, mais il prend sa part de responsabilité pour défendre ses collègues contre le pouvoir. Jusqu’à ce que son élection au Collège de France, fin 70, le dégage de ses obligations universitaires et lui permette de quitter son poste à Vincennes.

On peut ainsi lire, dans ce tournant des années 1960/70, une séquence de la vie de Foucault pleine de rebondissements. On le découvre d’abord aux côtés des initiateurs gaullistes de la “ réforme Fouchet ” – vite combattue par les syndicats et mouvements étudiants (cette réforme est considérée comme un déclencheur des événements de mai 68). On retrouve Foucault mêlé à l’aventure gauchiste de Vincennes, comme conseiller puis comme enseignant, durant deux années qui restent comme les plus mythiques de la révolution estudiantine ; on le voit enfin accéder au Collège de France, panthéon de la sagesse et où discourent les plus grands mandarins de l’Université Française…

En quelques années, Foucault prouve sa capacité de vivre avec son temps en réorientant ses propres objectifs. Le dogmatisme n’est pas son fort, ni les idées maintenues envers et contre tout. Au contraire, il prône une pensée flexible et renouvelée. Il s’efforce de réfléchir dans l’actualité, comme si le mouvement du temps exigeait que le cerveau s’adapte à la même vitesse. Comme s’il n’était possible que de penser in situ, au présent, dans la stricte actualité.

Foucault est le penseur du contemporain.

Ce texte est extrait du dossier-scénario présenté par François Caillat à la chaîne Arte pour la mise en production du film.
Ce texte constitue aussi, sous forme légèrement modifiée, la Préface du livre “
Foucault contre lui-même – sous la direction de François Caillat”, publié aux éditions des PUF (ouvrage existant aussi en version allemande aux éditions Passagen Verlagen, et en version anglaise chez Arsenal Pulp Press).

Le film vu par…

Le film vu par...

(remplissage en cours)

Depuis le film

Le livre (éditions)

« Foucault contre lui-même » est publié aux éditions du PUF (Paris).

L’ouvrage est traduit en anglais et allemand :
« Foucault against himself« , aux éditions Arsenal Pulp Press (Vancouver)
« Foucault gegen himself », aux éditions Passagen Verlagen (Vienne)

ACTUALITE DU LIVRE

6 octobre 2017, Berlin :
Débat public entre Peter Engelmann et François Caillat, à propos de la sortie en Allemagne du livre « Foucault contre lui-même », paru aux éditions Passagen Verlagen :

Passagen Gespräche François Caillat im Gespräch mit Peter Engelmann
« Foucault gegen Foucault » – oder wie einer der wichtigsten Denker des 20. Jahrhunderts es schaffte, als Mensch und mit seinen Arbeiten niemals den Eindruck von etwas Festgelegtem und Erstarrtem zu hinterlassen.
Freitag 6. Oktober 2017 | 19.00 Uhr Institut Français Berlin | Kurfürstendamm 211 | 10719 Berlin
Plakat_Caillat_Berlin[1]

Photos

Contacts et liens : production, diffusion, distribution

 

Supports disponibles à la programmation :
HDCam, Beta num, DVD, liens

Production et distribution du film :
Tempo Films
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

Edition DVD
Ina Editions
https://presse.ina.fr/editions/

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
contact : tempofilmsprod@gmail.com

DVD, vente par correspondance :
contact : tempofilmsprod@gmail.com

DVD, vente en ligne :
sur le site de Ina Editions
https://boutique.ina.fr/dvd/PDTINA001869

DVD, vente en librairie : Paris 10ème, Librairie Potemkine (sur place ou en ligne) :
http://www.potemkine.fr/Potemkine-boutique-paris-dvd-blu-ray/pa39m5.html

Médiathèques et bibliothèques, vente ou location : ADAV
http://www.adav-assoc.com/

Diffusion à l’international  (secteur culturel) : Institut Français
Langues disponibles : français, anglais, espagnol

Pour autres langues disponibles : portugais, italien
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

Distribution internationale : Andana Films (Stephan Riguet)

Dans la presse

(remplissage en cours)

English / Italiano / Português

TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=1n5pCiQb1IU

Michel Foucault died in June 1984. He left behind a legendary œuvre that has been translated into all the languages of the world, and that has been the subject of a thousand interpretations. The man was much like his work: complex and contradictory. He was a radical activist and a professor at the Collège de France, he stubbornly remained on the fringes of society but was careful to maintain an official position as well. He was brilliant, incisive, and iconoclastic, culling from his own personal experience matter for reflection that has survived him and is still considered authoritative today.

Our film will mirror all the facets of his hectic life, from his arrival in Paris in the late 1940s, when the young man from the provinces enrolled at the Ecole Normale Supérieure, until 1984, when the world-famous thinker was struck down by AIDS.

Foucault versus Foucault, or how a major 20th century thinker went about making forever impossible a definitive vision of himself and his work.

Foucault contro se stesso”
Sottatitolo in italiano :

https://vimeo.com/316748294

 

 

FOUCAULT CONTRA SI MESMO
Direção: François Caillat

Sinopse: Filósofos e historiadores comentam as marcas da rica e contraditória produção intelectual de Michel Foucault num breve panorama de sua carreira, ilustrado por entrevistas com próprio pensador e relacionado com passagens de sua vida fora do ambiente acadêmico.

Trailer:
https://www.youtube.com/watch?v=ccQNEQ14XZ0

Trecho retirado do documentário (Historia da Loucoura):
https://www.youtube.com/watch?v=hB3xb5jM5dc

Documentário completo:
https://www.youtube.com/watch?v=FVKw8V-CgXk