Julia Kristeva,
étrange étrangère

Portrait sensible et intelligent. LES INROCKUPTIBLES
Une plongée rafraîchissante dans la pensée en perpétuelle construction d’une femme singulière
. L’HUMANITE
Julia Kristeva nous dévoile ses pensées et ses théories avec beaucoup d’enthousiasme et de passion. L’HOMME NOUVEAU
Originale, forte, intense, libre et créative… TELE-CINE OBS

Synopsis

Depuis son arrivée en France en 1965 et sa rencontre avec le groupe “ Tel Quel ”, Julia Kristeva n’a cessé de franchir les étapes qui métamorphosent une jeune fille curieuse en intellectuelle accomplie. Tour à tour linguiste, théoricienne de la littérature, psychanalyste et romancière, Julia Kristeva s’est imposée comme une figure dominante de la scène française et internationale à travers ses écrits, sa pratique, son enseignement, ses prises de positions dans le champ théorique et social. Elle s’inscrit dans un cercle de pensée vivante, aux confins de plusieurs disciplines, en compagnie de personnalités de premier plan.
Le “ Prix Holberg ” qui lui a été attribué (équivalent du prix Nobel pour les sciences sociales) témoigne de sa réputation.

Le film présente Julia Kristeva lors de quelques entretiens, menés à Paris, qui permettent de découvrir sa pensée. Ils accompagnent différentes séquences de sa vie personnelle : à l’île de Ré, où elle passe de longs moments en compagnie de son mari, l’écrivain Philippe Sollers ; en Bulgarie, où elle retourne sur les traces de son enfance.
Mêlées à ces séquences, d’autres images plus anciennes, souvent intimes, présentent Kristeva dans sa jeunesse. Ces archives privées sont le continent secret d’une vie publique et intellectuelle bien remplie.

Extrait du film

Fiche technique

Titre original : « JULIA KRISTEVA, étrange étrangère »

60 minutes, couleur, stéréo, France, 2005
Scénario et réalisation : François Caillat

Avec :
Julia Kristeva
Philippe Sollers

Image : Isabelle Razavet
Assistée : de Stephen Barcelo, Jean-Baptiste Gerthoffert
Son : Stephan Bauer

Tournage en Bulgarie :
Assistant-caméra : Anton Milanov
Son : Alexandre Simeonov
Régie : Meglena Chkodreva

Montage : Variety Moszynski
Mixage : Myriam René
Etalonnage : Rémi Berge
Illustration sonore : Serge Kochyne

Format de tournage :
Beta num et super 8
16/9

Production :
Institut National de l’Audiovisuel (Ina, Sylvie Cazin)
Arte France (Dana Hastier)
En association avec Sofilm (Patrick Sandrin)

Avec la participation de :
Centre national de la cinématographie
Ministère de la culture et de la communication – Centre national du livre
Ministère des Affaires Etrangères

Première diffusion sur Arte : 2 décembre 2005

Supports disponibles à la programmation :
Beta num, DVD

Langues disponibles : français, anglais, espagnol, portugais, brésilien

Distribution du film :
Institut National de l’Audiovisuel (Ina)

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

Edition DVD : ina Editions
Langues disponibles : français, anglais, espagnol, brésilien
(Bonus : archives filmées sur Julia Kristeva, Philippe Sollers, Le groupe Tel Quel, Le voyage en Chine)

DVD, achat en ligne :
sur le site de Ina Editions : cliquer ici

Médiathèques et bibliothèques, vente ou location : ADAV

Diffusion à l’international  (secteur culturel) : Institut Français
Langues disponibles : français, anglais, espagnol, portugais

Entretien avec Julia Kristeva

ELOGE DE L'ETRANGETE

(Extrait d’un entretien mené avec Julia Kristeva par François Caillat – présenté en bonus dans le DVD du film, Ina éditions). Aussi loin que je me souvienne, j’ai l’impression que j’ai toujours habité ce pays-là, de l’étrangeté. Le pays de l’étrangeté J’ai très vite ressenti l’étrangeté, pas comme une exclusion nécessairement, comme une différence mais qui, si on peut l’habiter, si on peut l’approfondir, si on peut la creuser, peut donner lieu à une vie. Un approfondissement et peut-être même à une souplesse, une créativité. Donc, pas du tout quelque chose de banni ou de négatif. Je crois qu’on n’est jamais plus étranger qu’en France. On n’est nulle part plus étranger qu’en France et on n’est nulle part mieux étranger qu’en France. Parce que j’ai le sentiment avec toute mon insertion dans la culture française, toute l’intégration que j’ai à la fois de citoyenne, de mère de famille, d’intellectuelle etc., je crois que la France est un pays qui est ressenti par les étrangers comme profondément impénétrable sinon hostile. Il y a une solidité française qui est cimentée par la langue elle-même codifiée, par l’école, par le Collège de France, par l’Académie française, par l’administration ou par le jacobinisme, par toutes ces institutions qui font que l’étranger, par le goût français, ne l’oublions pas, se sent toujours un peu à l’écart. Et donc, nulle part, on n’est plus étranger qu’en France. Et en même temps, grâce à une évolution du catholicisme, grâce à cette merveille qu’est le XVIIIème siècle, un forum s’est ouvert dans ce pays où on peut en parler. On peut parler y compris de ses impasses, on peut en rire. Voltaire, Molière, Diderot, Ronsard, Rimbaud, Rabelais, salut ! Et donc à partir de tout cela, on peut faire, y compris de l’étrangeté, un problème, une question, un lieu de débat. À partir de là, j’essaie de rester vigilante et en même temps très très reconnaissante à cette adoption française. Une étrangère en France Un jour, je ne l’oublierai jamais. C’était le premier mai 1970, je me trouvais dans un avion. Je crois que je venais d’éprouver pour la première fois, à la fois une grande solitude, une déception, vis-à-vis de ce que j’ai vécu et de cette liberté que j’ai rencontrée et en même temps une mobilisation, je dirais presque cristalline, un état d’esprit compact. On se replie sur soi-même et on décide de faire face, encore une fois de comprendre, sinon de s’insérer. Je comparai cela à une sonate de Scarlatti, quelque chose d’électrique, de rapide et de très lucide et en même temps froid et distant. C’était dans l’avion, la lecture d’un texte de Roland Barthes, qui s’appelait et qui s’appelle toujours L’Etrangère. Il faisait état de son impression d’un livre que je venais publier qui s’appelait Semiotike, qui est un recueil d’articles publiés dans Tel quel, dans Critique et ailleurs. Et en parlant de ma façon d’aborder la langue, la sémiologie, la linguistique, il parlait aussi je crois de… du moins c’est ainsi que je l’ai lu, de ma façon d’être, étrangère justement, qui fait du remue-ménage disait-il dans les habitudes de pensée, dans le milieu, mais aussi dans la science sémiologique parce que, disait-il, je crois qu’il avait raison, il s’agissait pour moi de voir la sémiologie et la linguistique comme des critiques de la représentation, comme un discours lucide qui met en cause les modèles et en même temps comme une écriture, comme déjà de l’imaginaire et de la fiction. Et ce mariage paraissait un peu insolite, un peu étrange. Il disait aussi que c’était une pensée panoramique, une sorte de chevauchée, de voyage, de traversée et peut-être même d’offense. Et certains vont dire, d’ailleurs que c’était du terrorisme parce qu’ils ne se sentaient pas à l’aise dans leur petit territoire. Évidemment dans la bouche de Roland, ce côté cavalier était très positif. Donc, c’était ma première rencontre avec mon être d’étranger, d’étrangère. Une singularité extrême Alors, est-ce qu’il faut parler d’étranger ou de singulier ? Mon voyage à travers l’étrangeté m’a conduite à ce que je disais au début, à savoir que pour moi, l’étrangeté est la singularité poussée à l’extrême. Et à ce moment-là, la notion fondamentale pour moi serait peut-être moins l’étrangeté que la singularité. Souvent je dis aux féministes, je ne suis pas féministe, je suis scotiste, et je renvoie à Dan Scott qui est ce grand logicien et philosophe du Moyen Âge, qui disait en substance que “ La vérité n’est pas dans les idées générales, elle n’est pas non plus dans la matière opaque, la vérité est dans le singulier. “ Cet homme-ci, cette femme-là, cette rose-là, ce micro-là, donc quelque chose de singulier, de particulier. Et je pense qu’aujourd’hui, du moins dans les démocraties dites avancées, on a le moyen de dire que non seulement la vérité, mais la liberté aussi passe par la reconnaissance au-delà de l’étranger, à travers toutes les étrangetés, la reconnaissance du singulier. Parce que, je ne suis pas sûre que tous les étrangers lisent comme je lis. Mais l’étranger qui a comme valeur la singularité humaine, valeur qui m’a été transmise par cette culture européenne que je chéris tellement et lequel je voudrais que nous prenons conscience. Eh bien, cette notion-là qui m’anime, me permet, je crois, de lire les textes comme des expressions de la singularité, du coup partageables avec la singularité de tout un chacun. Un partage de singularités Si on parvient à faire passer dans le code communautaire la singularité à laquelle on tient, certains y arrivent, c’est ce qu’on appelle les grands écrivains, les grands penseurs. On arrive à partir de là à un code social qui est un bouquet, qui est une polyphonie, qui n’est pas une nappe uniforme, qui n’est pas le discours du journal ou le discours politique etc., qui est une pluralité de voies, et qui est un appel à tout un chacun de se vivre comme ce bouquet-là, comme cette polyphonie-là. Moi je pense que c’est un projet politique implicite qui est complètement utopique évidemment. Je suis assez réaliste pour savoir combien c’est impossible, mais c’est un appel qui nous incite à essayer d’être singulier y compris dans les actes minimaux de la vie quotidienne. L’écriture, langue de la chair Très attentive au fait que les mots dans l’acte créateur littéraire ne sont pas que des mots signifiants-signifiés, mais qu’ils adhèrent immédiatement à l’expérience corporelle, sensorielle et pulsionnelle, très attentive à cela je proposais de parler de sémiotique et de symbolique, c’est-à-dire symbolique serait du côté du signifiant-signifié, tout ce qui est mentalisé et articulé abstraitement comme langue, et la sémiotique renvoyant à la pulsion, à la sensation, et plus loin peut-être même, à une mémoire biologique. À partir de là, je prends, quand j’analyse un texte, chaque vocable pas seulement le mot, mais les voyelles, les consonnes, les syllabes, comme des condensés des pulsions et de sens. Moi, je pars de la présence du monde sensible dans le texte et j’ai une approche très immédiate, très naïve des textes, par exemple  » La petite Madeleine « , que tout le monde connaît, où un jeune homme, le narrateur prend du thé avec sa maman. Et à partir de cette scène banale, Proust nous introduit d’abord dans le goût, dans la bouche qui avale le thé, et les sensations que cet acte banal produit en lui un bouleversement quasi-érotique, qui est lié aussi à la présence de sa mère, et nous sommes tout de suite dans le rapport entre le jeune homme et la mère, l’écrivain et le maternel, dans cette dimension incestuelle. Un continent secret L’invention freudienne de l’inconscient va tout à fait dans ce sens de décentrement de la subjectivité que nous pouvons, non seulement, lire mais ressentir en lisant des textes modernes mais peut-être aussi pas seulement. Lorsqu’il invente l’autre scène, la scène de l’inconscient et cela se passe à la fin du XIXe siècle, mais de manière très claire avec la publication de l’interprétation des Rêves en 1900. Lorsqu’il invente la scène de l’inconscient, qu’est-ce qu’il fait Freud ? Est-ce qu’il reprend l’interrogation rétrospective à laquelle l’homme occidental était habitué ne serait-ce qu’à partir de Saint Augustin « questo me i facto sum » je suis devenu question à moi-même ? On peut dire qu’en partie, oui. Mais cette intervention est beaucoup plus radicale. Dans quel sens ? D’abord parce que l’interrogation à laquelle il nous conduit, et ce que chaque analysant réalise sur le divan, ne consiste pas seulement à se poser des questions qui vont d’un moi au même moi, ou du moi en moi et vers l’absolu qui est le Divin à travers éventuellement le confesseur. La question qui est posée est de dire ce qui vous passe par l’esprit sans tenir compte des différentes contraintes morales ou autres. Donc, cela renvoie à dire des désirs. Et dire des désirs conduit à travers le dire vers ces régions qu’on aborde avec la littérature, avec les états limites de la personne, avec l’amour, avec les crises existentielles, c’est-à-dire, l’indicible, qui est la jouissance, qui est la mélancolie, et qui est la haine, qui est aussi des étapes pour lesquelles on n’a pas de mots mais que l’écrivain essaye de traduire en inventant, en renouvelant les expressions de sa nation et de son code national. Donc cette plongée dans l’innommable, dans cette étrangeté, innommable, parce que rien de plus étranger que ce qu’on peut pas nommer, conduit l’expérience analytique aux abords de la communicabilité, et donc décentre le moi pour le conduire dans ce qu’on va appeler après Freud le sujet, c’est-à-dire une perpétuelle reconstitution de la dynamique parlante qui n’est même pas un centre, mais qui va être une recréation permanente, un acte constant de décomposition et recomposition. Et moi, en tant qu’analyste et en tant qu’écrivain mais peut-être aussi qu’en tant que femme, je préfère poser l’accent sur la reconstitution à la renaissance plutôt que sur la décomposition. Donc, langage décentré du côté du sensible, du désirable, du pulsionnel de la chair. Et en même temps langage décentré entre moi et un autre, et c’est la place très problématique de l’analyste Voyage dans l’étrangeté de l’autre et de soi-même L’expérience analytique confronte en fait deux étrangetés, celle de l’analysant et celle de l’analyste et ce sont deux étrangetés qui permutent en ce sens que, quand j’écoute la parole singulière d’autrui et je dis au passage que cette étrangeté est à chaque fois unique et parfois il me semble que le fait de l’écouter et surtout de lui répondre est un acte poétique en ce sens que la poésie est singulière. Donc quand j’écoute mon patient ou ma patiente, je m’identifie avec ce qu’il dit. Je deviens ce qu’il dit, il ou elle. C’est un acte d’adhésion mais qui, en même temps, devrait être très rapidement, sinon immédiatement, un acte de dissociation pour que je puisse l’interroger et lui donner une interprétation que lui, ne peut pas avoir et que moi, je ne pourrais pas avoir si je n’étais que lui. Donc, je m’identifie et je m’estrange, et c’est un mouvement permanent que l’analyste est amené à faire, pour soi-même et pour le patient. Et c’est dans ce mouvement-là que l’analyste vit, avec une vie psychique constamment ouverte et qu’il permet à la vie psychique du patient de vivre aussi. Les personnes qui viennent en analyse se doutent qu’elles ne sont pas faites d’un bloc et c’est pourquoi même elles acceptent ce travail dont elles ont entendu parler et elles savent qu’il y a des choses qui leur échappent et qu’elles ne peuvent pas aborder toutes seules. Néanmoins, c’est une chose de le savoir et une autre chose de l’expérimenter. C’est pourquoi l’analyse n’est pas un savoir, une éducation. C’est une expérience qui vous met en cause et dans cette mise en cause où vous êtes décapé de votre moi gestionnaire de vos désirs, de votre vie, il se peut que vous déclenchiez des états de colère et de violence vis-à-vis de l’analyste qui vous dit ce que vous ne vous attendiez pas à ce qu’on vous dise, dont vous n’acceptez pas que c’est votre vérité. Cette langue fragile L’analyste n’entend pas que la langue du dépressif, il entend toute parole qui lui est adressée comme la parole d’un sujet vulnérable. Parce que précisément il est à ce carrefour de la biologie et du sens que Freud a révélé comme étant notre propre et dont l’inconscient est la cicatrice. Donc à partir de là, cette vulnérabilité n’est pas du tout pathologisée par le psychanalyste. Il faut bien entendre cela parce que souvent, les gens disent : ah ! mais celui-là est en analyse donc il est malade. Je trouve que c’est celui qui est le plus lucide de cette vérité de carrefour qui va en analyse et qui porte cette langue fragile. Donc c’est même l’extrême de la lucidité que d’aller en analyse et de commencer ce travail. Alors l’analyste entend cette vulnérabilité permanente, qu’elle soit liée à une dépression ou à un autre état de mal-être qui pousse la personne en analyse. Alors comment il entend cette vulnérabilité ? Eh bien, en faisant des interprétations. Quand il écoute une langue bloquée : Monsieur X me parle en récitant le journal ou le cours qu’il vient de subir à son école ou dans son université et il parle une langue abstraite pour se défendre de quelque chose, j’essaie de repérer des marques, des signifiants qui me semblent renvoyer à ces traumatismes infantiles ou actuels, et de faire une interprétation qui paraît comme une espèce de rupture de cette chape de plomb, ou de cette défense, sans laquelle il ne peut pas vivre. Donc c’est cette écoute d’ouverture de la part de l’analyste, sa capacité d’être en osmose avec l’état de crise d’autrui, avec ses non-dits et en osmose avec ses capacités de perlaboration, qui est demandée à l’analyste. Ce qui est quelque chose d’extrêmement éprouvant parce que cela suppose que soi-même on est capable de se défaire de sa langue théorique, d’entrer en état de vibration, de co-vibration avec le mal-être d’autrui et sa capacité ou non de perdre cette langue défensive et aussi de l’accompagner aussi, par la suite, dans une élaboration plus sophistiquée. Une renaissance Ce que j’essaie de dire et ce que j’essaie de rechercher dans différentes pratiques humaines, que ce soit l’apprentissage du langage, que ce soit les crises humaines, que ce soit ce que j’entends sur le divan ou les oeuvres d’art, c’est une liberté qui est une créativité. C’est la rencontre avec autrui. C’est la coupure de la chaîne cause/effet. Cela peut être une révolte. C’est toujours le recommencement d’une nouvelle action mais qui n’est pas une adaptation, qui est un renouvellement. Donc je préfère parler en ce sens de renaissance, parce que l’idée de naissance nous renvoie à la singularité, à l’éphémère aussi et de nouveau, au fait qu’on est tout à fait étranger dans un monde par rapport auquel il faut faire sa place de singulier. Etrangement, l’étranger nous habite « Étranger, rage étranglée au fond de ma gorge, ange noir troublant la transparence, trace opaque insondable. Figure de la haine et de l’autre, l’étranger n’est ni la victime romantique de notre paresse familiale, ni l’intrus responsable de tous les maux de la cité, ni la révélation en marche, ni l’adversaire immédiat à éliminer pour pacifier le groupe. Étrangement, l’étranger nous habite, il est la face cachée de notre identité, l’espace qui ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente et la sympathie. De le reconnaître en nous, nous nous épargnons de le détester en lui-même, symptôme qui rend précisément le « nous » problématique, peut-être impossible. L’étranger commence lorsque surgit la conscience de ma différence et s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés ».  

Une “étrange étrangère”

LA CONDITION DE JULIA KRISTEVA

Julia Kristeva découvre la condition d’étranger dès son enfance bulgare, lorsque ses parents l’inscrivent dans une école française. À Sofia, elle grandit aux confins des deux langues et de leurs littératures dissemblables.

En 1965, elle arrive en France, jeune étudiante soucieuse d’approfondir une culture littéraire dont elle n’a eu jusqu’alors que des échos savants. Elle noue des rencontres (intellectuelles, affectives, amoureuses) avec des écrivains qui, eux aussi, ont le souci de dépasser les frontières de la langue et de mêler, dans un “ feu d’artifice ”, les mots et les idées. La jeune Kristeva s’engouffre dans cet univers, avec notamment le groupe “ Tel Quel ” auquel elle apporte en retour sa connaissance des avant-gardes russes et du formalisme de Mikaël Bakhtine.

Julia Kristeva s’installe à Paris. La jeune femme, qui avait longtemps rêvé de la France, reste affublée d’une image d’étrangère, même après son mariage avec Philippe Sollers et son entrée dans l’institution universitaire. Cette confusion la trouble un moment puis la raffermit dans son désir de dépasser frontières et disciplines. Après la littérature et la linguistique, elle s’initie bientôt à la psychanalyse avec Jacques Lacan et devient elle-même thérapeute. Elle forge avec succès quelques concepts ( “ l’intertextualité ”, ou encore l’articulation “ symbolique/ sémiotique ”) et développe une théorie placée au croisement des chemins. Elle cultive cette “ étrangeté ” nécessaire à la pensée vivace et refuse de se laisser enfermer dans le carcan d’une culture académique.

Julia Kristeva découvre bientôt l’Amérique. Elle est invitée à donner des cours et débute une longue carrière de professeur associé dans plusieurs universités. Ces séjours successifs renforcent son goût pour le mélange des genres et des cultures. Elle se sent “ bulgare de naissance, française de nationalité, américaine d’adoption ” et incarne un cheminement incessant entre les territoires, les hommes et les idées. Elle aime se confronter aux autres et souligner les différences, tout en reconnaissant son appartenance à la communauté de tous les hommes – encore faudrait-il ajouter toutes les femmes s’il est vrai que Julia Kristeva a représenté pour beaucoup d’elles une image d’émancipation morale et de liberté intellectuelle.

Dans sa pensée, dans ses écrits – et dont les entretiens de ce film donnent un aperçu – Julia Kristeva reproduit la condition de l’étranger, notamment dans le domaine complexe de “ la langue ”. En se penchant sur cette langue qui nous parle autant que nous croyons la parler, Julia Kristeva explore un territoire caché, traversé de désirs, animé de flux et de contradictions, en perpétuelle ébullition. Ce monde sous-jacent, étrange et parfois inquiétant, est bien le nôtre. L’étranger est en nous. Nous sommes “ autres ” en nous-mêmes, avant d’être étrangers aux autres.

De sa condition d’étrangère et de son irréductible étrangeté, Julia Kristeva dit aujourd’hui qu’elles représentent une richesse, une chance, “ une grâce ”.

(présentation par François Caillat)

Filmer la pensée de Julia Kristeva

PRESENTER UNE INTELLECTUELLE MULTIFORME

En décidant de tourner un film “sur” Julia Kristeva, je me suis demandé comment présenter une intellectuelle et rendre compte de sa pensée.

D’emblée, la figure de Julia Kristeva m’est apparue plurielle, multiforme, éclatée en projets concurrents et directions variées, au point qu’il me semblait difficile de la cerner dans un film de soixante minutes. J’aurais pu me résoudre à poser quelques jalons simples, à fabriquer des repères pour aider le spectateur à s’orienter plus tard (après le film) dans un territoire vaste et varié. Je me serais efforcé d’introduire une pensée, d’organiser le prélude à une œuvre qui en demande pourtant davantage.

J’ai tenté de procéder à l’inverse. J’ai voulu montrer que la pensée de Julia Kristeva, apparemment si disparate, se déploie autour d’une même ligne directrice ; que le travail de psychanalyste ou le métier de linguiste, l’activité critique ou la position de romancière, procèdent d’une intention commune et concourent aux mêmes buts ; que la vie personnelle de Julia Kristeva se confond avec sa pensée, au point qu’on ne sait plus laquelle des deux doit être lue sous l’éclairage de l’autre.

Voilà une femme qui a mis son existence entière – corps et esprit – dans un même projet, et qui l’a développé depuis plusieurs décennies sous ses nombreuses facettes. Ce fait mérite d’être souligné : seules quelques femmes, dans le siècle passé, ont eu l’audace de vouloir être à la fois épouse, mère, et intellectuelle reconnue ; et parmi elles, il n’en est peut-être pas d’autre qui ait pris le risque d’entreprendre quatre métiers intellectuels différents. Celle-ci a multiplié les enjeux.

J’ai recherché, dans les entretiens avec Julia Kristeva, une unité de contenu au croisement de la linguistique, de la psychanalyse et de la littérature. J’ai découvert comment “ la langue ” pouvait servir de fil conducteur et de dénominateur commun : non pas la langue accomplie et figée, mais son flux originel, son soubassement incontrôlé, son inscription dans le corps et le pulsionnel. Tout ce qui se manifeste avant qu’advienne l’échange maîtrisé et la communication sociale. Ce qu’on entend par exemple dans le babillement du nouveau-né, dans la parole de l’analysant, dans les textes d’écrivains comme Colette ou Artaud.

J’ai écouté Julia Kristeva évoquer ce niveau enfoui au plus profond de nous, ce stade “ avant ” ou “ sous ” la langue, cette instance qu’elle nomme “ le sémiotique ”. Ce qui nous échappe et pourtant nous constitue.

À l’issue de ces entretiens, d’une discipline à l’autre et d’un auteur à l’autre, j’ai découvert une voyageuse qui franchit les cultures, une “ étrange étrangère ” qui sonde sans relâche un territoire au plus profond de nous.

Archives privées et publiques

PARIS, NEW-YORK, LA CHINE ET L'ILE DE RE

Julia Kristeva possède une collection d’archives personnelles : des films courts, tournés en super-8 au tournant des années 70 avec son mari Philippe Sollers à New-York, au Jardin du Luxembourg près de leur domicile parisien, avec leur fils David ou quelques amis dans leur maison de l’île de Ré…
Plusieurs de ces images privées, intimes, presque secrètes, figurent dans le film comme des moments de vie protégée – loin des médias qui s’intéressaient alors beaucoup à ce couple célèbre. Elles apportent un air différent, une respiration, une poésie.

L’édition DVD du film, faite par l’ina, offre aussi en bonus d’autres archives intéressantes : une présentation du groupe Tel Quel datant de 1963, et des images tournées lors du célèbre voyage en Chine de 1974.

 

L’aventure Tel Quel.

Lorsqu’elle arrive à Paris, venant de Bulgarie, Julia Kristeva rencontre le groupe Tel Quel, mené par Philippe Sollers. Pour la jeune femme, c’est le début d’une histoire affective et intellectuelle qui va modeler toute son existence.
Tel Quel a été fondé en 1960 par de jeunes auteurs inconnus. Trois ans plus tard, « L’avenir est à eux », comme le titre le reportage consacré aux six garçons rassemblés dans la cour des Editions du Seuil : Jean-Louis Baudry, Michel Maxence, Marcelin Pleynet, Jean Ricardou, Philippe Sollers et Jean Thibaudeau. On pourrait leur associer Jean-Edern Hallier, Denis Roche ou Jean-Pierre Faye. Certains partiront, d’autres les remplaceront. Julia Kristeva sera l’une des figures actives du groupe durant quinze ans.

Tel Quel est organisé autour d’une revue, puis d’une collection, où sont publiées quelques grandes figures de l’époque (Barthes, Lacan, Derrida). C’est une constellation de jeunes écrivains, réfléchissant à la radicalité des formes, à la modernité, bientôt à la politique. Tel Quel devient un creuset du milieu intellectuel français, un lieu mobile où vont se croiser les principaux repères théoriques des années 60 et 70.

L’histoire de Tel Quel est tumultueuse et contradictoire. Elle chemine avec les courants politiques de son temps, elle est faite de professions de foi et de rejets, d’alliances et de ruptures. Le groupe, qui se conçoit comme une avant-garde, contribue aux enthousiasmes de ces décennies agitées : Mai 68, le rôle du PCF, la fascination pour la Chine et la pensée mao-tsé-toung, la fréquentation de l’underground américain, la critique des idéologies, la dissidence, l’attirance pour le libéralisme…

Le mouvement, à la lisière du politique et du culturel, incarne la vitalité de la réflexion française de la seconde moitié du 20ème siècle. Par-delà ses effets de modes, ses exclusions ou ses revirements politiques, c’est le témoin incomparable d’une époque et de ses soubresauts. Les intellectuels de la génération d’après-guerre y vivent des heures glorieuses.
Tel Quel reste associé aux noms de Philippe Sollers et de sa femme Julia Kristeva.

 

Le voyage en Chine.

En avril 1974, la République Populaire de Chine invite trois membres du groupe Tel Quel : Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, ainsi que Roland Barthes et Jean Wahl, à visiter la Chine.
Le groupe Tel Quel est alors en pleine période ”maoïste” et les intellectuels français font ce voyage pour des considérations idéologiques. Ils espèrent trouver dans la Chine de Mao un renouveau du socialisme, une ouverture bienvenue après le stalinisme soviétique qu’ils récusent désormais, après l’avoir loué. Julia Kristeva souhaite que sa rencontre avec les femmes chinoises lui donne quelques clefs pour découvrir ce pays encore méconnu à l’époque.
Hélas le séjour reste encadré et les contacts limités. Les visites d’usines ou les rencontres officielles ne leur permettent pas de se confronter à la réalité du régime. Les Français repartent déçus, la Chine de Mao leur semble devenue aussi dogmatique que l’URSS. Au retour, ils écriront des récits ou des notes autour de leur séjour.
L’ouvrage Des Chinoises, de Julia Kristeva, sera publié aux Editions des Femmes.

 

 

 

 

Actualité du film

DIFFUSIONS ET EDITION

Le film a été présenté pour la première fois sur la chaîne Arte en 2005.
Il est rediffusé régulièrement depuis cette date.

Le film est disponible en DVD, chez Ina Editions, accompagné de différentes archives concernant Julia Kristeva : images du voyage en Chine de 1974 (avec Philippe Sollers, Roland Barthes et Marcelin Pleynet) ; présentation dans les années 60 du nouveau groupe “Tel Quel”, etc.

Pour acquérir ce film :
acheter en ligne sur le site de l’Ina : cliquer ici

Photos

« JULIA KRISTEVA, étrange étrangère » (60’)

Supports disponibles : Beta num / DVD/ fichiers
Le film existe en versions française, anglaise, espagnole, portugaise, brésilienne

Production et distribution du film :
Institut National de l’Audiovisuel (Ina)

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
Contact : cinema.documentaire@laposte.net

Edition DVD : Ina Editions
Langues disponibles : française, anglaise, espagnole, portugaise, brésilienne
(bonus : archives filmées sur Julia Kristeva, Philippe Sollers, Le groupe Tel Quel, Le voyage en Chine)

DVD, achat en ligne :
sur le site de Ina Editions : cliquer ici

Médiathèques et bibliothèques, vente ou location : ADAV

Diffusion à l’international  (secteur culturel) : Institut Français
Langues disponibles : français, anglais, espagnol, portugais

 

Dans la presse

François Caillat brosse un portrait sensible et intelligent. Une rencontre sur l’île de Ré, où elle vit en « harmonieuse solitude » avec Philippe Sollers. Le ressac serein de l’océan apaisé comme une eau dormante, les mots lumineux de Kristeva, quelques images volées de sa folle jeunesse aux côtés de l’écrivain farceur.
(…) Expérience jubilatoire et parfois douloureuse qu’elle confie avec finesse à François Caillat, sous le regard vigilant et cabot du vieux Sollers.
Les Inrockuptibles, Nathalie Dray, 23 novembre 2005

François Caillat dresse un beau portrait de Julia Kristeva, étrange étrangère.
Le Monde, 2 décembre 2005

Plus que les rappels théoriques sur la sémiotique, le symbolique ou l’état d’abjection, ce document est passionnant lorsqu’il décrypte les obsessions de cette intellectuelle, sa réflexion sur la langue commune qui banalise la pensée, en fait un code artificiel, sur l’anglais devenant la langue de bois de tout le monde.
Télérama, Christine Ferniot, 23 novembre 2005

Au cours de l’heure que lui consacre François Caillat, jamais la femme de Philippe Sollers ne formule ou ne laisse entendre une quelconque victoire de sa féminité qui aurait été gagnée contre l’oppression séculaire des hommes. Elle s’est construite dans le creuset des mots et c’est un enchantement que de l’entendre décrire la passion physique qu’elle entretient avec eux. Elle les « explose », y met tout son corps, en atteint l’épicentre et transforme sa perception du réel grâce à eux. Pour bien se faire comprendre, la disciple de Roland Barthes cite Colette dans un roulement de verbes et de syllabes bien fractionnées. Soudain, nous comprenons par l’exemple comment les mots métamorphosent. De son témoignage, le téléspectateur fait son miel.
Télé Ciné Obs, Colette Mainguy, 26 novembre 2005

Comment assumer sa féminité dans sa vie comme dans son œuvre ? Vaste sujet abordé dans ce documentaire consacré à Julia Kristeva. Originale, forte, intense, libre et créative, elle démontre, sans s’opposer à l’homme, qu’elle est un être autonome.
Télé Ciné Obs, Colette Mainguy, 24 mars 2012 (pour la redifffusion du film)

François Caillat nous invite à découvrir cette romancière atypique qui se définit elle-même comme européenne, française de nationalité, bulgare d’origine et américaine d’adoption.
(…) Julia Kristeva nous dévoile ses pensées et ses théories avec beaucoup d’enthousiasme et de passion.
L’homme nouveau, M.-L.R., 26 novembre 2005

Le témoignage de Julia Kristeva et ses nombreuses réflexions sont particulièrement intéressants, car elle parle de la littérature avec beaucoup de passion et de conviction.
L’Aisne Nouvelle, 1.er décembre 2005

« Je me sens bulgare de naissance, française de nationalité, américaine d’adoption », commence-t-elle dans le film documentaire de ce coffret DVD qui donne les clés pour entrer dans la pensée de cette intellectuelle engagée.
Personnalité incontournable, elle est l’héritière de Simone de Beauvoir, Roland Barthes et Jacques Lacan. De Paris à Sofia, de l’île de Ré à la mer Noire, Julia Kristeva se livre dans un entretien inédit avec le réalisateur, agrégé de philosophie, François Caillat. Lequel ponctue d’images d’archives privées son interview, manière de mieux explorer le mouvement de la pensée de Kristeva.
Anna Musso, l’Humanité.fr, 5 octobre 2012 (pour la sortie du DVD, Ina Editions)

 

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(remplissage en cours)

“JULIA KRISTEVA, EXTRAÑA EXTRANJERA” de François Caillat.

Sinopsis
Esta película de François Caillat debería estar en todos los centros de enseñanza porque fabrica la reflexión y provoca el pensamiento. Se trata de un retrato de Julia Kristeva, una mujer búlgara que llegó a Francia en 1961, cayendo en medio de un grupo de intensos escritores que escribían en la revista «Tel Quel» («Tal Cual»). Grupo rompía las reglas y experimentaba profundamente con el lenguaje. «¿Por qué no hacer entrar esta vibración en el cuerpo mismo de la lengua?». La película de Caillat muestra todo esto mezclando el presente, el pasado, los archivos, reflexiones, conferencias, paseos, momentos de la vida cotidiana. Y sobre todo construye un diálogo con secuencias imaginarias en 8 milímetros, las cuales son la base del estilo de Caillat.