Espérance – lettres sur l’engagement

Synopsis

 

François Caillat et Silvia Radelli s’écrivent d’un bout à l’autre du monde. Ils s’échangent leurs impressions, leurs témoignages et leurs pensées.

Silvia Radelli s’intéresse à la figure de l’Italienne Tina Modotti durant les années 1920/30. Elle suit les traces de cette actrice et photographe bohème devenue militante communiste, activiste stalinienne puis agent secret soviétique, engagée à l’extrême dans les combats politiques de son temps, du Mexique à Berlin, de Moscou à l’Espagne en guerre.

François Caillat rencontre des jeunes femmes bénévoles de MSF (Médecins sans Frontières) dans les camps de réfugiés à la frontière du Congo RDC. Il découvre dans leur geste humanitaire une autre manière de s’engager aujourd’hui, loin de la politique.

Deux regards croisés, un film épistolaire sur l’engagement.

Extrait du film

Fiche technique

 

Titre original : ESPERANCE, lettres sur l’engagement
88 minutes, couleur, France, 2017.

Titre anglais : Hope, letters on Engagement

Format de tournage : DV 16/9 et DV 4/3
Format de diffusion : HD 16/9.

Version originale : français, anglais, espagnol, italien + sous-titrages français.
Version sous-titrée anglaise

Image et son
François Caillat et Silvia Radelli

Montage
Maxence Voiseux
assisté de Benjamin Delattre

Création musicale
Pascal Doumange

Mixage
Guillaume Solignat

Production exécutive
Hortense Quitard et Yann Brolli

Scénario et réalisation
François Caillat et Silvia Radelli

Coproduction : Tempo Films, Ina, Vosges Télévision,
Avec le soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée, de la Région Alsace, de Strasbourg Eurométropole.

Numéro ISAN 0000-0003-47B8-0000-6-0000-0000-J

NB Il existe une version longue du film, durée : 106 minutes, intitulée “Changer le monde”, disponible chez Tempo Films

Sur les pas de Tina Modotti

UN VOYAGE SENTIMENTAL

Silvia Radelli, l’une des deux voix de ce film épistolaire, décide de partir sur les traces de Tina Modotti. Elle veut enquêter sur cette femme mythique en suivant son parcours dans les années 1920/40, de l’Italie au Mexique, de Berlin à Moscou et Valence.
Elle aimerait revivre son existence à la fois grandiose et désastreuse.

Silvia Radelli entreprend ce voyage parce qu’elle sent résonner en elle, à un siècle de distance, une émotion partagée pour une langue, un pays, une culture. Comme Tina Modotti, elle est née de parents italiens ayant émigré en Amérique, et elle a vécu longtemps au Mexique. Cette parenté sensible lui suffit pour entreprendre le voyage.

Durant son périple, jour après jour, elle prend des photos, filme avec sa petite caméra amateur, et commente en off pour François Caillat ses découvertes successives.

La vie tumultueuse de Tina Modotti.

On trouve dans l’existence de Tina Modotti tous les ingrédients qui font une destinée. Cette “ beauté internationale ” fut à la fois actrice à Hollywood et agent internationaliste aux ordres de Moscou, photographe à Mexico et militante du Secours Rouge pendant la guerre d’Espagne, organisatrice d’Agit-Prop à Berlin et amie des assassins de Trotski. Elle fut une femme irrésistible à tous les sens du terme, aussi grande séductrice et artiste surdouée que camarade impitoyable…
Ce parcours turbulent, apparemment chaotique, présente en réalité une grande cohérence. La vie de Tina Modotti se déroule comme une série de bonds en avant, où chaque étape radicalise la précédente, chaque rupture donne un nouvel élan.

Arrivée en Californie à l’âge de dix-sept ans, la belle immigrée italienne travaille d’abord comme employée modiste. Elle séduit bientôt un poète et se transforme en starlette du cinéma muet. Elle pose ensuite comme modèle pour le photographe Edward Weston, devient sa maîtresse, son assistante, prend sa place et lui ravit la notoriété. À Mexico, ayant découvert la révolution avec un guérillero, elle délaisse les images formalistes et se lance dans le reportage social. Inscrite au Parti Communiste Mexicain, elle renonce à sa carrière de photographe pour se consacrer au militantisme. Elle quitte alors l’Amérique avec un nouvel amant, agent du Komintern, et gagne l’URSS. Elle intègre l’appareil stalinien qui l’envoie à Paris, Bruxelles et Berlin pour des missions de propagande et d’organisation. Elle rejoint l’Espagne, où elle encadre les volontaires communistes des Brigades Internationales et participe aux basses œuvres de Moscou contre les combattants trotskistes. Elle meurt à quarante-deux ans, tandis que la seconde guerre mondiale a sonné le glas de ses espoirs.

Tina Modotti est une femme passionnée, excessive, en quête d’absolu. En politique comme en amour, elle manifeste durant toute sa vie un caractère entier. Le mot qui la caractérise le mieux est probablement celui d’engagement.

Une recherche empathique.

L’histoire débute en 1913, quand une adolescente italienne arrive en bateau à New York. Le film commence à cet instant, sur un paquebot transatlantique.
Silvia Radelli, qui voyage près de cent ans plus tard, se laisse guider par le souvenir d’une traversée. Elle se met dans le sillage de la jeune émigrée, elle est comme son double moderne. L’identification est possible parce que la femme d’aujourd’hui se sent proche de celle d’autrefois. Elle aime sa jeunesse, sa fougue, son enthousiasme. Elle se laisse entraîner parce qu’elle pressent une vie d’aventure. Elle perçoit ce voyage comme la recherche d’un Nouveau Monde qui doit changer toute existence. Comme le prélude d’une destinée possible.

Le récit s’ouvre sur cette image dynamique et joyeuse : une adolescente italienne, belle et dotée d’énergie, part seule en Amérique au début du siècle. Voilà le début d’un film ou d’un roman, presque un sujet idéal. Celle qui se lance aujourd’hui sur les traces de la jeune Tina Modotti le sait. Elle pressent une figure mythique, un portrait d’héroïne. En même temps, elle accomplit une quête personnelle. Elle s’intéresse à Tina Modotti parce qu’elle s’en trouve proche. Elle entreprend avec elle un voyage en empathie. Et sa voix se superpose facilement à la sienne.

Une vie fiévreuse.

En Amérique, elle découvre chez son héroïne une succession de vies et de passions : l’installation en Californie et le métier de modiste ; les premières amours avec un poète excentrique de San Francisco ; le déménagement à Los Angeles en 1922 et la vie de starlette dans quelques mélodrames muets ; la rencontre amoureuse avec Edward Weston et l’initiation rapide à la photographie ; les séjours à Mexico et la fréquentation des peintres muralistes…

Durant ces premières années, une vie effervescente surgit par tableaux successifs. Tina Modotti apparaît comme une jeune femme qui sait profiter au mieux des circonstances – lieux accueillants et hommes amoureux. Elle n’a pas de projet précis, sauf peut-être celui de vivre intensément sans se laisser rebuter par les obstacles. Ainsi, quand son amoureux poète disparaît, elle convole aussitôt avec un nouvel amant ; quand sa carrière d’actrice ralentit, elle se tourne vers la photographie ; quand elle arrive à Mexico, elle intègre l’avant-garde picturale regroupée autour du peintre Diego Rivera. Elle avance rapidement, change souvent d’hommes, de villes et de métiers – elle n’hésite pas. Même sa conversion rapide au communisme, au milieu des années 1920, s’inscrit dans cette suite de hasards provoqués. En fréquentant les muralistes mexicains, elle a découvert une idée de la justice sociale et des luttes à mener. Elle s’engage alors dans la cause militante, comme elle s’était engagée dans la cause artistique. Il n’y a rien d’artificiel dans cette évolution. C’est un accomplissement de ce qui précédait, une manière renouvelée d’affirmer une volonté. Un choix de vie.

Il y a de quoi être fasciné par un tel déploiement d’énergie. On découvre chez Tina Modotti la marque d’une nouvelle liberté de la femme : liberté de penser, de s’engager dans les grandes causes, de vivre selon son plaisir, de choisir son cap. Cette liberté de circuler partout, avec tous, est en même temps une liberté sentimentale et sexuelle. Tina Modotti fait coïncider sa relation au monde et ses choix amoureux. Actrice débutante, elle s’emballe pour un poète ; modèle d’un photographe, elle devient sa maîtresse ; militante et agitatrice, elle séduit des révolutionnaires ; plus tard, quand elle sera un agent rémunéré de Moscou, elle épousera un camarade du Komintern… La concordance est réversible, on ne sait pas si l’idéal de vie impose le modèle de conjoint, ou l’inverse. Dans les deux cas, c’est une manière de se donner.

Un tournant.

Au milieu des années 20. Tina Modotti a vingt–cinq ans. Depuis son arrivée en Amérique, elle a déjà vécu huit années intenses, de San Francisco à Mexico, de la modiste à la militante, du poète Roubaix au révolutionnaire Mella et au communiste Guerrero.

Avec le recul, on peut voir que cette première partie du voyage, à travers le continent américain (USA et Mexique), se place sous le signe d’une fantaisie turbulente, d’un certain hédonisme. On découvre une figure romanesque, pleine d’empathie pour les paysans pauvres et de passion pour le genre masculin. On lit un projet individualiste, où se révèle une forte personnalité, centrée sur elle-même.

La suite du récit, sur le continent européen, va marquer un vrai tournant. À l’hédonisme va succéder l’ascétisme ; à la vie de bohème, le style stalinien ; au désordre mexicain, l’organisation soviétique. On entre dans un versant politique où se lit l’histoire du siècle.

La seconde vie de Tina Modotti.

Tina Modotti quitte le Mexique et arrive en Europe en 1930. À Berlin, elle découvre la violence quotidienne et la montée du parti national-socialiste ; à Moscou, où elle s’établit à partir de 1931, elle assiste aux débuts des grandes purges staliniennes à l’intérieur du Parti ; à Paris, où elle est envoyée en 1934, elle suit les affrontements préludant au Front populaire ; en Espagne, où elle arrive au début de 1936, elle est témoin direct du soulèvement de Franco et l’état de guerre civile qui s’ensuit. Pour Tina Modotti, le temps n’est plus aux débats enfumés ni aux expériences politico-sexuelles en joyeuse compagnie d’artistes d’avant-garde. Désormais, le temps est à l’organisation méthodique, à la discipline, au pragmatisme.

Silvia Radelli, dans son récit épistolaire (dit en off), mesure ces changements. Tina Modotti conserve certes son énergie et sa foi, mais elle n’est plus la personnalité fascinante découverte jusqu’alors. Elle a renoncé à la photographie, aux amis excentriques, aux projets fous, aux idéaux d’un soir. Elle semble même avoir renoncé aux passions charnelles en se mariant avec Vittorio Vidali, camarade sans charmes quoique pourvu de grandes qualités organisationnelles. Où est passée la belle Italienne sulfureuse ? Qu’est devenue l’actrice glamour de mélodrames hollywoodiens, le modèle que son amant Weston photographiait magnifiquement nue, la reporter sociale qui rapportait des clichés émouvants de la vie paysanne mexicaine ?

Tina Modotti est maintenant une militante aguerrie qui voyage à travers l’Europe pour soutenir les luttes et renforcer la ligne de Moscou. Elle est une permanente du Komintern, clandestine de l’appareil stalinien, traquée par les polices de tout le continent. Munie d’un faux passeport guatémaltèque au nom de “ Maria Ruiz ”, elle participe à la guerre d’Espagne avec son mari Vidali, alias “ Commandante Carlos ”, fondateur et commissaire politique du célèbre 5ème Régiment des Brigades Internationales. Cet homme, au rôle très controversé, réorganise les rangs des combattants et met au pas les récalcitrants – jusqu’à se retrouver mêlé à la liquidation des trotskistes du POUM et l’assassinat de Andrés Nin.

En suivant les traces de Tina Modotti, Silvia Radelli découvre cette vie de militante professionnelle. Comme son héroïne, elle est revenue du Mexique. Elle est allée à Berlin, puis Moscou, Paris… Elle descend à Valence, Barcelone… Elle refait le chemin de ces années 1930, depuis l’avènement du nazisme jusqu’à l’écrasement des républicains espagnols. Elle suit le parcours d’une communiste convaincue qui assiste, en moins de dix ans, à toutes les défaites européennes du socialisme.

En février 1939, Tina Modotti fuit l’Espagne avec les républicains vaincus. Elle a perdu ses illusions sur une victoire prochaine de son idéal politique. Et tandis que les combattants désarmés sont parqués dans des camps du sud de la France, elle retourne incognito au Mexique. Elle a quarante-deux ans et ressemble déjà à une vieille femme.
Elle meurt un soir dans un taxi, probablement d’une crise cardiaque.

Un récit désenchanté.

Comment raconter cette seconde vie de Tina Modotti ? Comment parler de sa conversion au stalinisme ? Le “ voyage sentimental ” qui formait la première moitié du récit s’est transformé en désenchantement progressif. Après le soleil mexicain et la passion des guérilleros romantiques, Tina Modotti vient soutenir en Europe quelques crimes sinistres. Son engagement prend des voies plus sectaires, porteuses d’exclusion et de mort.

Pour Silvia Radelli, qui veut raconter cette vie, la tâche devient plus lourde. Elle ne peut ignorer les facettes obscures de son personnage. Le voyage ouvre désormais la voie à des questions embarrassantes, à une altération de l’image initiale. Après le prélude américain, après l’altruisme et le combat généreux en faveur des défavorisés, l’engagement prend la forme d’une politique de parti au service d’une grande puissance. La solidarité avec les paysans pauvres du Mexique devient, au fil des ans, stricte obéissance à une géopolitique compliquée qui mènera au pacte germano-soviétique. Dans cette caricature du réalisme politique, dans cette conversion forcée des militants, une certaine forme d’humanisme est mort.

Silvia Radelli prend acte d’une telle transformation. Elle la vit avec d’autant plus de peine que son identification s’en trouve altérée. L’empathie se dissout, un certain désamour s’empare d’elle. Elle prend du recul et réfléchit. Elle s’étonne de la réputation tyrannique que Tina Modotti a laissé en Espagne durant ces années-là. Elle devient étrangère à cette militante rigide, accusée de multiples répressions aux côtés de son mari. Elle se demande comment cette femme a pu, en moins de vingt ans, passer du cinéma léger, et de la photographie d’art, au dogmatisme le plus pur.

Et pourtant, elle convient que Tina Modotti a vécu, jusqu’au bout, une forme d’engagement absolu. Elle a voulu une société meilleure pour ses semblables. Elle a cherché à débarrasser le monde de l’injustice et de l’exploitation. Du passé, elle a voulu faire table rase. Avec passion. Avec excès. Avec violence si nécessaire.

C’est cette existence que Silvia Radeelli nous raconte. Elle en fait le récit en écrivant des lettres et envoyant des documents. Elle reconstitue à distance la vie de Tina Modotti.
Elle raconte un engagement.

(texte de François Caillat, extrait du dossier-scénario du film)

 

Politique / Humanitaire

DE LA POLITIQUE A L'HUMANITAIRE.

Pendant que Silvia Radelli suit à travers le monde le périple politique de Tina Modotti, François Caillat s’installe à la frontière de l’Ouganda dans un camp humanitaire de l’ONG Médecins sans Frontières (MSF). Il filme une équipe de volontaires qui accueillent et soignent des milliers de réfugiés fuyant la misère et la guerre au Kiwu, région est de la République Démocratique du Congo.
Ces volontaires sont pour la plupart des femmes, venues de différents continents et réunies ici sous la bannière de l’ONG. Elles ont vingt ou trente ans, le même âge que Tina Modotti qui militait pour le triomphe de l’idéal communiste. Pourtant, d’un siècle à l’autre, de l’action politique à l’action humanitaire, tout a sans doute changé.

Le séjour de François Caillat répond à l’enquête de Silvia Radelli.
C’est la seconde voix (off) de ce film épistolaire.

Séjour dans un camp de réfugiés.

Séjournant dans le camp de MSF, François Caillat n’est qu’un visiteur occasionnel. Il ne participe pas lui-même aux tâches des humanitaires, mais il les filme et recueille les témoignages des jeunes bénévoles. Il découvre comment sont prodigués les soins médicaux. Il observe comment se met en place l’accueil de réfugiés arrivant par dizaines de milliers. Il voit que l’organisation est essentielle et comprend pourquoi les spécialistes de l’intendance sont indispensables aux ONG.

François Caillat s’intéresse à ces tâches – d’apparence factuelle et souvent bien modeste – parce qu’il devine que, derrière, se profile une action collective aux ressorts plus vastes. Il devine dans cette activité quotidienne et ingrate un dessein plus élevé. Il aimerait connaître les motivations de ces femmes, venues souvent de loin et tirées de leur culture, apportant leur enthousiasme et leur compétence à des populations dont elles ignoraient jusqu’alors l’existence.
En somme, il se demande si les humanitaires n’incarnent pas un nouveau type de militantisme à l’heure du XXIe siècle.

Le profil humanitaire.

Comment le volontaire humanitaire présente-t-il sa cause ?
Les jeunes femmes qui travaillent ici expriment un désir d’aider leur prochain. Elles décrivent leur intervention comme une action ponctuelle, limitée dans le temps, qui n’a pas vocation à résoudre définitivement les problèmes. Elles savent que leur travail n’est pas une manière de réformer le monde, mais seulement de l’améliorer. Leur rôle se tient aujourd’hui et maintenant : dans ce camp, avec ces réfugiés. Demain est un autre jour.

On est bien loin ici des espoirs grandioses ou de l’attente du “ Grand Soir ”, tel qu’on le vivait dans le militantisme politique du XXe siècle. Le volontaire humanitaire n’est pas animé d’une quelconque conviction idéologique. Il noue un rapport très concret avec le monde. Il réagit à une situation qu’il n’a pas contribué à créer (un conflit) et répond à une demande précise (les réfugiés ou déplacés). Il ne prétend pas lui-même faire l’Histoire ou préparer l’avenir. Seule compte sa relation, ancrée dans la réalité quotidienne, avec les populations séjournant dans le camp. Il s’attache à un groupe dont il ne connaissait, avant de venir, ni le mode de vie ni les façons de penser. Il n’est pas venu secourir des hommes qu’il savait être “ du bon côté ”. Et rien ne le prédestinait à cette rencontre. Peut-être va-t-il côtoyer des criminels, voire des génocidaires. Peut-être devra-t-il aider des familles, ou de groupes entiers, qui ont prôné le meurtre de leurs voisins ou l’éradication collective. Peu lui importe. Il ne fait pas un choix entre amis et ennemis. Il s’occupe d’individus, mâles ou femelles, qu’on appelle “ des hommes ” : il a troqué la politique pour l’humanitaire.

La cause de l’homme.

D’un siècle à l’autre, de Tina Modotti à l’humanitaire moderne, la cause invoquée a changé. Le volontaire humanitaire croit en l’homme – en tout homme – comme en son semblable. Il pense que la coexistence et l’harmonie sont possibles entre les humains, pour peu qu’on ne fasse pas passer le système avant l’individu. Il veut œuvrer en ce sens. Il se sent utile au bien commun. Il n’est certes pas un triomphaliste, encore moins un fanatique, mais il reste éloigné de tout cynisme ou renoncement. Il mêle croyance et modération, enthousiasme et recul. Ce qui lui importe, c’est de conserver avec l’environnement une relation vivante, sans interprétation partisane ni volontarisme excessif. Il pense que le travail humanitaire est un bon antidote aux abus. L’inscription concrète dans un camp, la vision quotidienne de la misère humaine, préviennent toute tentation idéologique trop marquée.

D’une certaine manière, ce volontaire est caractéristique de notre époque. Il n’espère rien des grandes synthèses, il ne pense pas que la fin justifie les moyens. Il n’irait pas sacrifier sa vie ou ses amis pour une cause. Il se consacre à “ l’homme nu ”.

Deux perspectives.

François Caillat, vivant auprès d’humanitaires, échange ses impressions avec Silvia Radelli qui suit les traces d’une militante communiste du siècle dernier. Il entend le récit de l’existence mouvementée de Tina Modotti, il mesure ce qui la sépare des humanitaires d’aujourd’hui.

Une volontaire humanitaire ne possède pas de foi militante comparable à celle de Tina Modotti. Certes elle aimerait parfois compter sur de fortes certitudes, elle avancerait convaincue de son bon droit et s’inspirerait des théories qui le fondent. Mais elle connaît les expériences tragiques du XXe siècle et ne veut pas se risquer à de tels égarements. Ne serait-ce pas terriblement naïf de lancer dans les mêmes voies ?

Cent ans après que les révolutionnaires russes aient formulé le lien dialectique entre théorie et pratique, soixante-dix ans après que Tina Modotti ait aplati ce lien sur une vision stalinienne de l’Histoire, la volontaire humanitaire n’éprouve plus le besoin d’une théorie pour comprendre le monde. Il lui suffit de voir ce monde apparaître devant elle, tel que le modèlent les conflits guerriers et les désastres naturels. Il lui suffit de constater un drame pour connaître le sens de son intervention. Elle se passe de référent théorique, elle n’éprouve pas le besoin d’une explication totalisante ni d’une causalité généralisée.

Pourtant, par-delà les différences entre le geste humanitaire et le geste politique de Tina Modotti, quelque chose de commun les relie. L’un et l’autre mettent leur énergie au service d’autrui. L’un et l’autre dépassent leur point de vue individuel afin de regarder le monde qui les entoure. L’un et l’autre veulent rejoindre les autres hommes, concourir à leur bien-être, parfois à leur survie.

À un siècle de distance, ils portent tous deux en exergue le même mot auquel ils veulent donner un sens. Ce mot, c’est l’engagement.

Un récit à deux voix.

Les deux récits – voyage sur les traces de Tina Modotti et séjour dans un camp de réfugiés – n’en forment qu’un. Le film est construit sur leur relation. Il développe un même projet en deux versants, une narration unique à deux voix.

Dans chacun des récits, rien n’est dit ni montré qui ne soit destiné à l’autre. Aucune image, aucune parole n’existe hors de l’échange. Et ce qui pourrait exister de manière indépendante ne figure pas dans le film.

D’un côté, une voix féminine relate son voyage. Elle parle à la première personne et narre ses découvertes. Elle suit la trace d’un personnage, elle nous confie ses impressions, ses réflexions. Cela tient du journal de voyage, du carnet de route, du récit subjectif énoncé à haute voix.

De l’autre côté, une voix masculine raconte son séjour dans un camp de réfugiés. Cette voix accompagne ou suscite des images prises dans le camp. Elle raconte la vie des réfugiés et le travail humanitaire. Elle rapporte les propos des uns et les discours des autres. Elle commente la vie quotidienne dans ce milieu et réfléchit aux conséquences de cet environnement. Cela tient du journal de bord, du carnet de notes, du récit-témoignage.

Deux projets de vie.

La correspondance entre les deux protagonistes du film se décline en voix off. C’est une relation d’expériences, un échange de réflexions au quotidien. C’est surtout une interrogation commune sur le thème de l’engagement.

On découvre deux manières de vivre l’engagement à un siècle de distance.
À première vue, tout semble séparer ces deux manières. N’y a-t-il pas contradiction entre la notion de “ Lutte des classes ” et celle de “ Droits de l’homme ” ? Entre un projet internationaliste et un projet humanitaire ? Entre des volontaires brigadistes en Espagne et des bénévoles MSF en Afrique ?

Les deux expériences paraissent dissemblables pour des raisons de fond.
D’un côté, on prône le choc frontal entre des groupes humains : classes sociales en lutte, partis ou Etats en guerre. De l’autre, on mène un combat pour défendre l’homme contre ce qui l’abaisse et le menace : misère, pauvreté et famine.
Dans un cas, c’est une lutte inter-humaine entre les deux figures sociales du travail salarié : l’exploiteur et l’exploité, le capitaliste et le prolétaire. Dans l’autre cas, les deux adversaires d’hier, le prolétaire et l’exploiteur, subsumés sous le concept de l’humain, ont un ennemi commun : ce qui rend inhumain (les catastrophes naturelles et guerrières) et ceux qui se rendent inhumains (les génocidaires et auteurs de crimes contre l’humanité).
D’un siècle à l’autre, l’affrontement se déplace et l’adversaire change de nature. On passe du militant au médecin, du brigadiste à l’urgentiste.

Cette mutation, on le sait, s’inscrit dans une longue période, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1960/70. Elle a plusieurs causes : l’émergence d’une nouvelle pensée juridique issue du Tribunal de Nuremberg (crime contre l’humanité, génocide, imprescriptibilité) ; le dépérissement des grands systèmes idéologiques (fascisme et communisme) ; l’écroulement d’un des deux blocs (Mur de Berlin) ; la nouvelle appréciation de crimes génocidaires à l’ère de l’information mondialisée (Cambodge, Rwanda, Yougoslavie) ; etc.
Une telle évolution modifie profondément la définition de l’homme. Elle renonce à ses déterminations ethniques, nationales, socio-historiques ; elle fait surgir le seul humain qui compte désormais : l’Homme d’une même planète.

Que faire ?

Aujourd’hui encore, on peut se poser la question dont Lénine avait fait le titre d’un ouvrage célèbre en son temps : “ Que faire ? ”.

Les deux voix du film reformulent cette question. Elles se demandent comment intervenir dans le monde, Elles cherchent quelles formes et limites donner à l’engagement. La solution humanitaire est-elle la seule possible ? Doit-on se limiter au rôle d’infirmier des hommes et renoncer à tout parti pris militant ? Dans le cas contraire, ne risque-t-on pas de retrouver les errements des modèles interventionnistes d’autrefois ?

De telles questions sont loin d’être tranchées, comme on le vérifie avec le débat passionné autour du concept d’ “ ingérence ”. L’humanitaire peut-il se prévaloir d’un quelconque droit d’ingérence ? Ce droit n’est-il pas la négation de l’idée humanitaire dès lors qu’il légitime la contrainte, voire la violence, contre certains hommes ? A contrario, si l’on réfute ce droit d’ingérence, doit-on rester simple témoin, observateur des turpitudes d’autrui, médecin traitant des dictatures et des folies guerrières ? Peut-on se contenter d’appliquer des pansements sur les plaies que d’aucuns entretiennent à l’envi ?

On découvre ici quelques paradoxes de la position humanitaire, qui doit éviter de prendre parti afin de se faire accepter, et se met à mi-chemin des combattants. Certes, c’est moins une position médiane qu’un devoir de réserve, une sorte de “ retrait moral ” par souci d’efficacité sur le terrain. Mais certaines expériences (Sierra Léone, Irak) montrent la fragilité d’une telle place ordinairement dévolue aux arbitres. La neutralité est prise en otage parce que les belligérants refusent l’idée d’impartialité et veulent obliger chacun à choisir son camp.
Faut-il se taire pour être efficace ? Et de quelle efficacité parle-t-on si la morale est réduite au silence ? Faut-il au contraire dénoncer, condamner ? Et quelle est la portée d’une dénonciation faite par des civils désarmés ? Quel est le pouvoir des mots, face aux armes ? Ne doit-on pas posséder les moyens d’imposer ses jugements ? Mais dans ce cas-là, ne revient-on pas aux pratiques interventionnistes du siècle passé et à la négation de l’humanitaire ?

Sauver le monde.

Dans le film, le problème de l’engagement fonde l’échange entre deux personnes entendues en voix off. La première réfléchit aux implications de la position humanitaire. Elle en mesure les avantages et les limites. La seconde, plongée dans la vie aventurière de Tina Modotti, découvre les joies d’une passion militante. Par empathie avec son héroïne, elle s’emballe pour la cause. Elle comprend que Tina Modotti s’émeuve du sort des paysans mexicains puis renonce à photographier pour militer à plein temps ; elle souscrit avec elle un engagement auprès des organisations réputées les plus efficaces : PCM (Parti Communiste Mexicain), Troisième Internationale, Parti Communiste d’URSS… Elle comprend cette vie brandie comme un étendard. Mais elle découvre aussi que la passion a pu mener son héroïne aux pires excès.

Dans cette confrontation de deux modèles, chacun découvre chez l’autre ce qui lui manque. L’un aimerait rencontrer chez le volontaire humanitaire un peu de la flamme qu’il devine chez Tina Modotti ; l’autre aimerait trouver chez Tina Modotti une plus grande part d’humanité. L’un manque d’optimisme quand l’autre a manqué de prudence.

Dans cet échange, il ne s’agit pas d’arriver à une position médiane, ni de tenter une synthèse médiocre entre le militantisme et le geste humanitaire. La confrontation reste ouverte, contradictoire, sans conclusion possible. Il se pourrait d’ailleurs que l’avenir produise un retournement imprévu. L’humanitaire, arguant du droit d’ingérence, deviendrait un militantisme déguisé, une manière d’imposer des critères d’humanité formulés par ceux qui détiennent la force et le droit. Le geste humanitaire retournerait aux anciennes pratiques militantes – de même que ces pratiques, en leur temps, avaient préparé l’avènement de l’humanitaire. Comme s’il existait une sorte de réversibilité entre les deux positions.

Ceci n’est pas tout à fait surprenant. Les deux pôles portent en eux une forme de messianisme. Il s’agit bien de sauver le monde, et chacun veut le faire à sa façon.
Tina Modotti militait sous la bannière du Secours Rouge International. Elle voulait sauver “ les damnés de la terre ”.
Les humanitaires d’aujourd’hui veulent sauver, eux aussi, des populations, des pays, des continents entiers. Le messianisme est resté intact, même s’il cherche de nouvelles voies pour s’adapter au monde.
Derrière ces deux modèles, on retrouve la tradition de l’homme occidental et les énièmes tentatives de la métaphysique européenne qui cherche inlassablement depuis vingt siècles à penser l’Universel.

D’un siècle à l’autre.

Le film organise un échange à distance. Cette distance n’est pas seulement géographique, elle est aussi historique. Les deux témoins rapportent des expériences à cent ans de distance. Leur correspondance fonde un voyage dans le temps : deux personnes s’écrivent en temps réel à un siècle d’écart. Tina Modotti, militante stalinienne des années 30, dialogue avec des volontaires de l’humanitaire d’aujourd’hui.

Dans cette correspondance, on mesure le chemin parcouru et la permanence des enjeux. On voit aussi les lieux d’intervention changer.
Au siècle dernier, malgré l’internationalisme de l’appel militant (Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !), la réponse se limite aux pays du continent européen. C’est l’Europe qui accueille la lutte du communisme contre la démocratie bourgeoise et le fascisme, puis trace la ligne de partage du monde en deux blocs jusqu’à la chute du Mur. C’est l’Europe qui met en scène les affrontements les plus sanglants : conflits mondiaux, guerres civiles, premiers génocides. C’est la culture européenne qui produit les bases théoriques de tels désastres : après Marx-Engels, Lénine et Staline sont des Européens, tout comme Hitler, et il faudra attendre longtemps pour que de semblables idéologues émergent sur d’autres continents.
À tous points de vue, la géographie de l’engagement au XXe siècle se concentre sur le continent européen. Et l’itinéraire de Tina Modotti – de Berlin à Moscou, de Paris à Valencia -, traduit bien le centre de gravité mondial de son époque.

Un siècle plus tard, cette géopolitique s’est modifiée et l’engagement se porte vers d’autres continents. Là encore, l’universalité de l’appel humanitaire (Tout ce qui est humain est nôtre, proclame une ONG) ne peut masquer que les territoires d’intervention sont très localisés. L’action se concentre en Afrique et en Asie, accessoirement en Amérique latine. L’Europe est sortie du jeu, sauf cas d’exception ou réputé tel (conflit des Balkans).

Voilà pourquoi les deux protagonistes du film ne peuvent pas se croiser : on ne trouve pas de camps de réfugiés dans les pays européens parcourus par Silvia Radelli ; inversement, François Caillat séjourne dans un pays qui ne représentait pas un enjeu politique à l’époque de Tina Modotti.

Aujourd’hui, la géographie de l’engagement a changé. Mais quelle sera-t-elle dans trente ou cinquante ans ? Qui voudra-t-on sauver à la fin du XXIe siècle ? La question reste ouverte. On peut s’en réjouir, et tout autant s’en effrayer…

(texte de François Caillat, écrit pour le projet-scénario du film))

La place de l’engagement

LES EXPERIENCES DIFFERENTES DES DEUX AUTEURS

Silvia Radelli et moi entreprenons, avec ce film, de poser quelques questions touchant à la politique : que signifie aujourd’hui militer ; comment s’engager sans tomber dans le messianisme ou la charité ; existe-t-il encore une place pour l’utopie.

Pour mettre en scène ces questions, nous menons un dialogue sous forme de “correspondance documentaire”. Silvia Radelli a choisi de suivre le destin de Tina Modotti, photographe humaniste devenue militante de l’Internationale Communiste au Mexique, puis agent des services soviétiques en Europe durant les années 30. À travers cette figure légendaire, elle questionne l’engagement à l’aune des grands projets messianiques du XXe siècle. De mon côté, j’ai choisi de parler de l’engagement humanitaire en suivant en Ouganda l’ONG Médecins Sans Frontières. Je m’interroge sur la figure moderne de l’altruisme qui a remplacé le militant d’autrefois.

Dans cette confrontation duelle, nous faisons des choix personnels et partons de nos expériences respectives. Silvia Radelli, comme son héroïne Tina Modotti, est née de parents italiens et a vécu plusieurs années au Mexique avant de venir en Europe. Elle s’interroge depuis longtemps sur la manière de vivre dans notre monde avec un esprit nomade, apatride, en pratiquant une forme d’internationalisme au quotidien (elle a écrit une autobiographie sur ce sujet). Son désir d’enquête sur Tina Modotti, sa position dans ce film, font écho à sa situation vécue. Pour autant, certaines pièces du puzzle lui manquent. Née en 1963, elle est trop jeune pour avoir connu la période glorieuse des grands engagements idéologiques qui déclinent dans les décennies 1970/80. Elle a grandi dans le deuil annoncé des utopies du XXe siècle. En suivant Tina Modotti, elle part d’une figure familière et se projette en elle, mais elle se pose aussi des questions sur son parcours. Elle voudrait comprendre le chemin qui a pu transformer une artiste humaniste en agent secret stalinien.

De mon côté, j’ai une relation déjà ancienne avec l’humanitaire. Comme des milliers d’autres Français, je parraine depuis longtemps des enfants africians par le biais de l’ONG Aide et Action qui cherche à leur bâtir un système éducatif approprié. Mon parrainage est très concret : je connais les noms de mes filleuls, le lieu de leur école, ils m’écrivent régulièrement et leur maître m’informe de leur scolarité. Toutefois, je ne les ai pas rencontrés et je ne suis jamais allé dans le village où se poursuit la mission d’Aide et Action. Ce lien personnel avec l’humanitaire me pousse aujourd’hui à entreprendre un séjour en Afrique (en Ouganda, avec Médecins Sans Frontières) afin d’en parler de visu.

De nos deux expériences, nous voulons tirer un dialogue, un échange. Cet échange a un enjeu théorique puisqu’il s’agit de confronter deux manières de vivre l’engagement : à la façon du XXe siècle, dans la lutte héroïque et l’attente du Grand Soir ; à la manière d’aujourd’hui, dans l’abnégation idéologique et le soin quotidien.
Mais ce dialogue est également un dialogue entre deux personnes différentes.
De fait, nous n’avons pas les mêmes idées sur tout. En matière d’engagement politique, notre expérience est même très dissemblable. J’appartiens à la génération qui a beaucoup milité dans les années 1960/70 et j’ai ensuite vécu, comme bien d’autres et avec une certaine douleur, le deuil du politique – en tout cas sous la forme que nous défendions jusqu’alors. La Chute du Mur en 1989 n’a fait qu’accomplir un déchirement déjà bien entamé dans nos consciences occidentales depuis une décennie. Aujourd’hui, je regarde l’humanitaire avec une certaine circonspection. Même si j’y participe comme d’autres par mes dons, je me pose des questions sur sa capacité à prendre la relève, voire toute la place, du militantisme du XXe siècle. C’est cette interrogation qui me donne envie d’aller sur place, en Afrique, et d’entreprendre une réflexion. De son côté, Silvia Radelli apprécie le geste humanitaire, mais n’ayant pas vécu les riches heures de la génération 1968, elle regarde avec prudence l’engagement messianique et ses possibles dérives. Ainsi, dans nos positions respectives, nous tenons également chacun le rôle de l’autre : Silvia Radelli s’intéresse au militantisme politique de Tina Modotti, je m’intéresse au geste humanitaire de Médecins sans Frontières. Mais nous avons sur l’une et l’autre forme d’engagement de vraies réticences. La correspondance n’est donc pas dénuée de divergences, voire de franches oppositions.

(François Caillat, co-auteur du film)

Le tour du monde de l’engagement

MEXICO, VALENCIA ET KOMINTERN...

Le Mexique de Tina Modotti.

Un mois entier de tournage a été consacré au Mexique.
L’initiative en revient à Silvia Radelli puisque c’est elle, dans la “correspondance documentaire”, qui a charge de suivre Tina Modotti.
Silvia Radelli a tourné une quinzaine d’heure d’images qui, pour les unes, servent de repérage à l’enquête ; et pour les autres, forment déjà la matière du film.
Ces images ont été faites avec une petite caméra numérique de poing, une caméra non-professionnelle et d’un usage aisé. Elles sont conformes à la position de celle qui filme : Silvia Radelli n’est, dans ce film, ni réalisatrice ni chef-opératrice ; elle est une femme qui fait des images sur un sujet qui lui tient à cœur.

Pour autant, ces images sont de bonne qualité parce que la technique actuelle des caméras dites “amateur” permet de produire un rendu très satisfaisant ; et surtout, parce qu’elles sont construites comme un journal intime, sensible. Dans son enquête sur Tina Modotti, Silvia Radelli ne filme que ce qu’elle aime et le fait d’une manière impressionniste. D’une certaine manière, ces images ne sont pas sans rappeler le super-8, tel que l’ont intégré de nombreux cinéastes. L’image numérique “amateur” exprime une sensibilité, une fragilité, une douceur – toutes choses qui devraient se trouver valorisées au cœur de ce film.

Ces images, aussi impressionnistes soient-elles, ne sont pas pour autant dénuées de contenu. On y découvre les différents lieux où s’inscrit l’histoire mexicaine de Tina Modotti.
Ce sont à la fois des lieux de vie (ses diverses résidences, notamment le célèbre Barco où Edward Weston la photographia nue sur la terrasse) et des lieux de mort (la calle Abraham Gonzalez où Julio Mella, son amant révolutionnaire, fut abattu sous ses yeux) ; ce sont des lieux publics, qui ont très peu changé depuis les années 20 : la place El Zocalo, où les manifestants d’aujourd’hui défilent au même rythme que ceux que photographiait Tina Modotti ; ou les canaux de Xochimilco, qui servent encore aujourd’hui de promenade musicale aux Mexicains ; ce sont aussi des lieux historiques, liés à des personnages légendaires que Tina côtoyait : la maison fortifiée où vivait Trotski avant d’y être assassiné, la casa azul de Diego Rivera et Frida Kahlo… Ces adresses, et bien d’autres à Mexico, rappellent que la jeune femme fréquenta assidûment le milieu d’artistes, d’intellectuels et de militants firent alors la renommée mondiale de la capitale : des muralistes comme Rivera ou Siqueiros, des photographes comme Weston ou Alvarez Bravo, des révolutionnaires comme Mella ou Sandino, des touristes et exilés venus de tous côtés : Anna Seghers, Traven, André Breton… Les lieux existent encore, témoins d’une époque fiévreuse et combative où se mêlaient la vie festive, l’agitation culturelle et l’engagement politique. C’est ici que Tina Modotti fit l’apprentissage de la révolution, sous forme d’abord empathique et ludique, avant de devenir militante d’appareil.

De ces traces mexicaines, Silvia Radelli tire une matière souple, libre, assez improvisée. Il ne s’agit pas pour elle de faire un compte-rendu objectif de la vie de Tina Modotti, mais de filmer les impressions que lui suggère son étonnante destinée. Ce sont les images d’une enquête en cours, faite à Mexico et aussi dans la région de Veracruz où Tina Modotti se rendait souvent.

À ces découvertes de lieux et d’événements se joignent les documents trouvés sur place : photographies d’époque (fonds Casasola, sur la vie quotidienne mexicaine des années 1920/40) ; archives de journaux (clichés et titres à sensation des quotidiens Excelsior et La Prensa, relatant la vie réputée scandaleuse de la photographe militante ; articles radicaux d’El Machete, journal du Parti Communiste Mexicain) ; peintures de Diego Rivera dédiées à Tina Modotti (fresques de la SEP, où la jeune femme distribue des armes en compagnie de Frida Kahlo ; chapelle de Chapingo où elle figure en déesse allongée…)
Toutes ces images accompagnent, dans le film, les différentes lettres écrites par Silvia Radelli.

L’Espagne de la guerre civile.

Le tournage s’est fait aussi en Espagne, à Valencia.
Tina Modotti passa plusieurs mois à Valencia en 1937 et 1938, années cruciales de la guerre civile, tandis que le gouvernement républicain s’était replié de Madrid pour échapper à la pression franquiste.
À cette époque, Tina Modotti n’était plus la militante humaniste de l’époque mexicaine. Elle était devenue “Maria Ruiz”, agent soviétique du NKVD (ancêtre du KGB/FSB), opérant sous le couvert du Secours Rouge International, de concert avec son mari, l’agent Vidali alias ”Commandante Carlos”.

Tina Modotti a laissé peu de traces de son passage, et quasiment aucune photo d’elle. Mais certains lieux de Valencia portent le souvenir de son activisme communiste. On y voit encore, sur la calle Morelos, l’immeuble qui abritait le Secours Rouge International ; le couvent Santa Ursula, qui servait de tcheka, prison politique secrète où les “conseillers” soviétiques détenaient leurs opposants ; le café où Tina Modotti menaça Octavio Paz de l’arrêter pour déviationnisme trotskiste…

À Valencia, pendant l’année 1937, sont venus de partout des intellectuels et artistes illustres : Capa et Hemingway, Dos Passos et Malraux… Mais il est plus opportun de plonger dans l’ombre où officiaient Tina Modotti et ses camarades. Eux n’agissaient pas comme des intellectuels en quête de tribunes et de dénonciations, mais comme des militant devenus des soldats.

Berlin, Moscou, Paris.

Mexico et Valencia ne sont pas les deux seules villes où Tina Modotti a milité. Mais elles en sont comme les pôles extrêmes
Mexico est le point de départ d’une trajectoire, quand Tina est encore une jeune militante enthousiaste, croyant aux hommes et aux idéaux de la révolution.
À Valencia, c’est presque le point d’arrivée. Tina est devenue une professionnelle aguerrie, au service d’un pays plutôt que d’une cause. Elle a probablement perdu beaucoup d’illusions : autour d’elle, le poids des appareils a balayé sans pitié les hommes fragiles et les credo incertains.

Entre Mexico et Valencia, Silvia Radelli a retrouvé tout le chemin parcouru par Tina Modotti : Berlin, Moscou, quelquefois Paris, quand la jeune femme entre progressivement dans le moule soviétique, se fait recruter comme permanente, puis devient un agent clandestin.
Quand la politique change de nature et remodèle la militante.

Les archives du Komintern.

 Par un étrange hasard, Silvia Radelli a pu mettre la main à Mexico sur des micro-films d’archives du Komintern. Ces archives comportent des milliers de pièces, dont certaines ne sont pas déclassifiées à Moscou. Nombreuses sont celles qui concernent Tina Modotti et les dirigeants de l’Internationale Communiste durant les décennies 1920/30 au Mexique et en Europe – notamment en Espagne pendant la guerre civile.

Silvia Radelli a filmé ces archives à sa manière, de façon impressionniste, avec la fièvre que procure une telle découverte imprévue, presque miraculeuse. Le hasard mexicain a rempli d’un coup la case moscovite.
Les documents du Komintern sont des feuillets tapés sur les machines à écrire de l’époque, ou parfois manuscrits. Ils se réfèrent aux membres éminents de l’Internationale : Modotti et Contreras (alias Vidali), André Marty et Serrano, Togliatti et Stasova (la “ Camarade Absolu ”)…
Ils sont rédigés alternativement en six langues selon l’humeur du jour (tous ces internationalistes étaient des polyglottes accomplis). On trouve là des comptes-rendus de réunions secrètes, des projets de missions à travers le monde, des menaces contre les opposants ou supposés tels, et même une comptabilité maniaque de la moindre dépense…

Cette matière d’archives n’est pas seulement historique, elle donne le ton du projet : c’est un contenu filmé avec émotion, incertitude, fragilité.
Sur les documents du Komintern, comme sur ses images personnelles, Silvia Radelli écrit des lettres personnelles et s’interroge sur le sens du mot politique.

(notes de tournage du film)

Depuis le film

Titre

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Photos

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Beta num, DVD, liens

Versions disponibles : français, anglais

Distribution, diffusion du film : Tempo Films
Contact : tempofilmsprod@gmail.co

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
Contact : cinema.documentaire@laposte.net

Edition DVD : Tempo Films
Contact : tempofilmsprod@gmail.com

DVD pour usage privé :
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Dans la presse

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