Édouard Louis, ou la transformation

Le film a été présenté en avant-première au festival Cinéma du Réel, Paris, le 16 mars 2022

Synopsis

 

Edouard Louis, ou la transformation raconte la métamorphose d’un garçon, issu d’un milieu sous-prolétaire picard, en star de la vie culturelle française.
Edouard Louis, devenu en quelques années l’écrivain porte-parole d’une génération, engage chacun de nous à faire de la transformation permanente un nouveau mode d’existence.

… … ….

.
A l’heure des débats sur le genre, l’identité, l’appartenance et les frontières, ce film veut représenter autrement la question. Il cherche à dépasser la stricte opposition entre soi et les autres, il imagine un passage fluide entre “ici” et “ailleurs”. Il rêve qu’on puisse se transporter, se rendre différent, se modifier à volonté : qu’on pratique une transformation permanente.

L’écrivain Édouard Louis incarne un tel processus
Voilà un jeune homme qui n’a cessé de se transformer depuis vingt ans. Son parcours est placé tout entier sous le signe du renouvellement.

A la fin des années 80, le jeune garçon a accompli à Amiens une première métamorphose. Quittant son milieu villageois sous-prolétarisé, il a découvert la ville bourgeoise aux enfants pourvus de fort capital culturel. Il a voulu en acquérir les codes. Il a changé d’habitudes, de langage, de corps… et finalement de prénom et de nom. Il s’est inventé un nouveau personnage, pour une seconde vie.

Une fois achevée cette métamorphose, il est parti à Paris. Là, il s’est construit une troisième vie. En quelques années, il est devenu l’un des acteurs les plus médiatiques de la vie culturelle française.

De cette mue spectaculaire, à la fois personnelle et sociale, Édouard Louis avait jusqu’alors peu parlé. Ce film en fait un récit illustré et critique.
C’est une histoire incarnée de la transformation.

Extrait du film

Fiche technique

Edouard Louis, ou la tranformation
Un film de François Caillat

72 minutes. Couleur. France. 2022

Avec :
Édouard Louis

Image :
Jean-Baptiste Delahaye
Laurent Fénard

Son :
Jean-Marie Daleux
Stephan Bauer
Christian Vignal
Déborah Drelon

Direction de production :
Hortense Quitard
assistée de :
Pauline Caillat
Edmée Doroszlai
Orianne Barbaux
Cécile Guionnet

Montage :
Emmanuel Manzano
assisté de :
Raphaelle Irace
Salomé Emmelin

Etalonnage
Axelle Gonay

Mixage
Christian Cartier
Auditorium de mixage Le Fresnoy

Mises en scène théâtre :
Jessica Gazon
Laurent Hatat et Emma Gustafsson
Stanislas Nordey
Thomas Ostermeier

Musiques (DR) :
Magnolia Electric CO : Almost was good enough
Girls : Lust for Life
Asaf Avidan : Different Pulses


Une coproduction :

Tempo films
Jacqueline Sigaar
Hortense Quitard

Acqua alta
Christophe Gougen
Yann Brolli

DDN
Marie Dumoulin

Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Pictanovo
avec le soutien de la Région Hauts-de-France
et en partenariat avec le CNC

avec la participation
de France Télévisions
et de TV5 Monde

avec le soutien
du Centre national du cinéma et de l’image animée
de la Procirep – Société des Producteurs
et de L’Angoa

La transformation

UNE RELATION ANCIENNE AVEC EDOUARD LOUIS

J’ai connu Édouard Louis, en 2012, à l’époque où il rédigeait le manuscrit de son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule.

Dans cette autobiographie réflexive, le jeune homme racontait sa jeunesse dans un village défavorisé de Picardie et abordait plus largement la question de la violence sociale. Édouard Louis, alias Eddy Bellegueule, racontait ce qu’aucun autre écrivain français ne semblait alors en mesure de faire : il parlait du peuple, de la condition sous-prolétarisée de populations oubliées (en Picardie et ailleurs), du sentiment d’exclusion qui les habite, de leurs pensées et mode de vie (déclassement et solidarité sociale, mais aussi homophobie, machisme et xénophobie rampante). Six ans avant le mouvement des Gilets Jaunes, il racontait une France tenue sous le boisseau.

Édouard Louis pouvait en parler parce qu’il l’avait vécu sur place, dans sa propre famille, et qu’il avait fait depuis un bond social vertigineux le menant à l’École Normale Supérieure et au statut d’apprenti-romancier.
Il le pouvait aussi parce qu’il doublait son récit personnel d’une analyse théorique, largement nourrie par la pensée de Pierre Bourdieu, et qu’il travaillait en relation avec un petit groupe d’intellectuels qui le guidaient et l’inspiraient – parmi lesquels Didier Eribon, sociologue à l’Université d’Amiens, et Geoffroy de Lagasnerie, jeune philosophe auteur de plusieurs ouvrages sur Michel Foucault.

Ce sont ceux-là que j’ai connus et côtoyés pour mon film Foucault contre lui-même, un 52’ unitaire produit par Arte et diffusé au printemps 2014. Pour écrire ce film, j’avais pris comme “conseiller” un jeune normalien dont on m’avait recommandé la pertinence théorique. Ce garçon était Édouard Louis et cela se passait une année avant la sortie de son premier roman. Celui qui s’appelait encore Eddy Bellegueule était un inconnu, mais je découvrais chez lui une réflexion, une maturité de pensée, qui me paraissaient inhabituelles pour un garçon de vingt-deux ans. Très naturellement, en travaillant avec lui, ses camarades de pensée Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie se sont retrouvés dans mon projet, en compagnie d’Arlette Farge et de Georges Didi-Huberman. Et nous avons conçu ensemble le film sur Michel Foucault.

Ce qui m’a beaucoup frappé, à cette époque, c’est la manière dont Édouard Louis avait modifié le cours de son existence pour arriver là où je le rencontrais. Je voyais un intellectuel et il me parlait de son enfance dans un milieu quasi-analphabète. J’écoutais un discoureur avisé et il me décrivait un village où les saouleries à la bière et les romances télévisées formaient le cœur de l’existence.
Quand son livre En finir avec Eddy Bellegueule est paru peu après, j’ai mieux compris le milieu d’origine. Mais l’auteur ne racontait pas comment il en était sorti.
Le second texte,
Histoire de la violence, situé à Paris, ne m’en a pas fourni davantage les clefs. Après avoir raconté un “avant”, l’écrivain racontait maintenant un “après”. Mais il ne disait pas comment la transformation avait pu s’opérer de l’un à l’autre.
Le troisième texte,
Qui a tué mon père, n’a pas donné non plus la moindre explication.

Or c’est bien cette transformation qui m’intéressait le plus. Je voulais savoir comment une telle métamorphose avait pu porter un jeune sous- prolétaire picard au statut naissant de star des médias. Mais je restais seul avec mes interrogations.

Édouard Louis, dans nos conversations privées, me donnait certes quelques pistes. Cela semblait se passer à Amiens, durant quatre années passées au lycée et à la faculté de Picardie. Il y avait là, entre le départ du village d’Hallencourt et l’arrivée à Paris, une période charnière à la fin des années 1980 qui semblait cruciale. Mais il n’en écrivait rien dans ses textes et s’y référait rarement dans ses interviews. Il se contentait de citer cette étape à Amiens sans entrer dans le détail.

Les années sont passées et cela me semblait très étrange que cet adepte de Pierre Bourdieu (capital culturel et déterminisme social) ne saisisse pas l’occasion de faire une analyse circonstanciée de son propre cas. Car son itinéraire m’apparaissait très significatif, en contre-exemple bourdieusien. A travers Édouard Louis, on découvre une manière de se transformer, de quitter sa condition sociale originelle, de changer de milieu culturel, de devenir un intellectuel dans la France du XXIème siècle ordinairement plus favorable aux élites de naissance. On voit comment un jeune homme mal né réussit, de manière tout à fait surprenante, à échapper aux classements qui lui étaient destinés.

Or il bien faut reconnaître que ce cheminement rejoint une préoccupation très actuelle. La transformation apparaît aujourd’hui comme une des clefs de la modernité. Il faut entendre ici transformation au sens de “traverser”, casser les codes figés, délaisser les normes, admettre l’altérité totale sous forme de mélange ou de renouveau. En résumé : se transporter ailleurs.

Le vocabulaire contemporain est traversé de tels impératifs : transfuge, transclasse, transgenre, transhumanité… Tout ce qui traverse et fissure les catégories issues de l’ancien humanisme occidental ; tout ce qui peut fonder une nouvelle approche de l’humain – et, par-delà, du vivant.

De nombreux débats tournent actuellement autour de cette question, en France comme à l’étranger. La réflexion est menée dans des colloques universitaires ou lors d’actions militantes médiatisées. Elle est souvent animée par des auteurs de grande notoriété. C’est le nouveau champ d’études de ce début de XXIème siècle.

Voilà l’horizon dans lequel surgit ce projet de film : Édouard Louis, ou la transformation.

COMMENT DEVIENT-ON TRANSFUGE DE CLASSE ?

La force d’un écrivain est souvent le mélange subtil entre un personnage et une œuvre. Qu’on songe à Proust, Céline ou Duras, ces auteurs conjuguent une forte personnalité et une écriture nouvelle. Raconter la naissance d’un écrivain revient alors à s’aventurer sur un double front, ce binôme que la tradition appelait “la vie et l’œuvre”, avec l’inévitable question : comment l’une a-t-elle marqué l’autre ?

Dans le cas d’Édouard Louis, la tâche est rendue plus intéressante parce que l’auteur se réfléchit délibérément dans son œuvre. Il la suscite, l’accompagne, la commente. Il se met en scène à la fois comme acteur et dramaturge. Il s’en mêle jusque dans ses plus intimes détails.

Édouard Louis est un auteur créatif et critique. Il naît comme romancier et se prolonge comme analyste. Il fait le récit de sa vie (en Picardie, à Paris) et il la transforme en objet de pensée. Il parle des classes populaires dont il est issu et il se sert de son vécu pour analyser la violence sociale.

Il n’est certes pas le seul à mêler biographie et réflexion – la littérature contemporaine en présente plusieurs autres exemples : Annie Ernaux, Emmanuel Carrère, Didier Eribon, etc. Mais Édouard Louis est le premier à accomplir un si grand saut ; à traverser le gouffre qui sépare un enfant du sous-prolétariat picard, où la dépossession était telle que les ouvriers sont perçus comme des privilégiés, au jeune normalien fêté dès son premier roman, traduit dans de nombreux pays. Il est l’exemple incarné de l’écart critique.

Cet écart, c’est ce qui permet de qualifier Édouard Louis d’écrivain transfuge. Il est né quelque part, il s’en est détaché par l’écriture, il y retourne par l’écriture. Il peut faire ce mouvement d’aller-retour, d’un monde à l’autre, entre milieux populaires et élites intellectuelles. Il parle avec justesse de son milieu social parce qu’il en vient ; il en parle avec force parce qu’il a acquis les mots pour l’exprimer.

L’écrivain transfuge, c’est celui qui peut raconter le monde muet dont il vient

Mais comment parler du monde d’où l’on vient ? Peut-on partir sans trahir ? Comment l’écriture naît-elle d’une déchirure .

« J’ai tout fait pour rester. »

À la sortie de En finir avec Eddy Bellegueule, quelques journalistes sceptiques s’étaient empressés de faire une enquête in situ, pour voir si l’écrivain n’avait pas construit un enfer fictif. Certains imaginaient qu’il avait délibérément noirci son passé pour se vanter d’être sorti de là. Ils se trompaient, car l’auteur n’en tirait aucune vanité. Au contraire, Édouard Louis disait clairement qu’il n’avait jamais organisé un départ triomphal. Ce monde, c’était le sien. Il n’était pas disposé à le quitter, à le renier. Pendant longtemps il avait tenté, de tout son cœur, d’être un Eddy Bellegueule heureux.

Édouard Louis : « Eddy Bellegueule n’essaie pas de partir mais il fait tout pour rester. Ce sont les individus de son milieu, sa famille –  ma famille – qui le chassent (…) Je n’avais pas rêvé de partir. J’ai tout fait pour rester.[1]»

« J’ai fui en me transformant. »

La seconde partie de En finir avec Eddy Bellegueule s’intitule “L’échec et la fuite”. Le jeune garçon voulait rester parmi les siens, mais ils n’ont pas voulu de lui. Alors il est parti, à Amiens puis à Paris, à l’inverse du héros stendhalien quittant son village natal pour accomplir le destin qui l’attend.
L’auteur refuse d’invoquer, comme d’autres auteurs avant lui, les ressorts de son intelligence, ou la nécessité de faire reconnaître ses qualités. Il est transfuge de classe, mais d’une autre manière. Il est parti parce qu’il n’avait pas d’autre solution que de fuir en se transformant. Puisque rien n’avait eu lieu comme il l’avait voulu, il lui fallait maintenant « en finir avec Eddy Bellegueule » et tout recommencer.

Le film explorera ces questions : doit-on parler de fuite ou de mise à l’écart pour comprendre l’arrachement d’un individu à son passé ?
Comment peut se réaliser une transformation radicale de soi ?
Peut-on réellement en finir avec ce que l’on a été ?

Édouard Louis : « J’avais remarqué qu’à peu près dans tous les grands récits de fuite, dans la littérature – que ce soit chez Bourdieu dans son “Esquisse pour une auto-analyse”, Marguerite Duras qui fuit Saigon, Peter Handke ou James Baldwin, bref dans toute la tradition littéraire qui explore le thème de l’individu qui quitte son milieu d’enfance, qui s’en détache, chaque fois celui qui fuyait se présentait comme quelqu’un qui avait toujours voulu fuir. Et l’histoire de la première partie de leur vie était chaque fois l’histoire d’une lutte contre les circonstances, d’une lutte contre un milieu où ils étaient nés par accident.

Ces individus toujours déjà plus ou moins libres dans un monde aliéné auraient lutté pour devenir autre chose, contre leur milieu, et pour accomplir leur différence.
J’ai voulu rompre avec cette longue tradition. »

La venue à l’écriture

À la publication de son premier roman, Édouard Louis a suscité l’intérêt et le questionnement, non seulement pour ce que ses livres disaient, mais aussi pour ce qu’ils ne disaient pas. De nombreux lecteurs se sont demandé: comment est-on passé d’Eddy Bellegueule à Édouard Louis ? Comment cet écart critique s’est-il construit ? Le journal Libération qualifiait cette métamorphose de « mystère ».

Le film propose de défaire le plus possible ce mystère.

Édouard Louis : « Je voulais tout changer de moi. Ne plus garder la moindre trace de mon passé. Et très vite, pour moi, cette transformation a voulu dire : écrire – comme Eribon, comme Duras, comme tous les modèles qui m’avaient insufflé cette envie de transformation. Ne pas seulement vivre mais essayer de réfléchir sur la vie. »

Quand Édouard Louis affirme que « très vite cette transformation a voulu dire : écrire », on aimerait en savoir plus. Comprendre comment la rupture d’Eddy Bellegueule avec son village misérable a pu le mener à un désir d’écriture – plutôt que, par exemple, à une volonté de revanche sociale qui l’aurait incité à s’enrichir et rechercher le contrepied le plus visible de sa condition initiale. Qu’est-ce que l’auteur a pu dire par la littérature et qu’il n’aurait pas pu dire autrement ?

Le langage des classes populaires

Histoire de la violence reprend sur un autre front le thème du transfuge. Cette fois-ci l’histoire met en scène une série de personnages aux deux extrémités de la fracture sociale : un jeune Kabyle fils d’immigré (Reda, l’amant devenu violeur), la sœur d’Eddy (Clara, découverte dans le premier roman), et le duo d’amis intellectuels Didier et Geoffroy.
L’épisode narré, bref et brutal, est aussi dévastateur que l’enfance picarde pouvait être destructrice à petit feu. Dans les deux cas, Édouard Louis cherche à écrire la violence : avec des mots qui ne l’affadissent pas, mais laissent aussi le champ libre à la distance de l’analyse. D’une certaine manière, il s’agit d’incarner dans l’écriture la position exacte du transfuge : celui qui n’oublie pas le langage de la classe populaire dont il vient, mais qui possède aussi une autre langue pour pouvoir en parler.

Édouard Louis a décidé d’écrire pour réfléchir. Pour transformer l’autobiographie en machine à penser.

Édouard Louis : « Dans “Histoire de la violence”, j’ai voulu essayer de pousser plus loin la recherche commencée dans “En finir avec Eddy Bellegueule” : mettre le langage des classes populaires au cœur de mon écriture. Quand j’ai commencé à lire, à découvrir la littérature, j’ai été frappé par le fait que je n’y trouvais jamais le langage de mon enfance, le langage des classes les plus dépossédées et populaires. Et même, tout se passait comme si faire une littérature légitime signifiait exclure ce langage populaire. Même les écrivains qui ont voulu s’en rapprocher, comme Faulkner et Céline, disaient en dernier lieu : « Mais ce que j’écris, ce n’est pas le langage populaire, c’est autre chose ». Comme si, en dernier instance, il fallait toujours exclure ce langage-là, qu’il constituait le dehors absolu de la littérature, ce qu’elle exclut pour s’affirmer, exister. »

Une « littérature sociologique »

Ce que le film peut montrer, c’est à quelle littérature nous sommes ici conduits. Écrire une Histoire de la violence revient à la formuler la violence comme expression vécue et processus observable. Dans la description de son enfance tourmentée, comme dans la relation d’un viol, l’auteur rapporte différents épisodes de violence – sociétale, sexuelle, familiale, linguistique, etc. Et il montre que ces violences ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Elles se répondent, elles forment l’épais feuilletage de la violence sociale sous laquelle se révèle un processus de domination.

Édouard Louis met en scène ce processus. Il veut utiliser la littérature comme un instrument privilégié de réflexion. Il se demande ce que pourrait signifier l’idée d’une « littérature sociologique ». Il pose la question de la pensée au cœur de l’écriture.

Édouard Louis : « En racontant l’enfance d’Eddy Bellegueule, en brossant le portrait de son village, des gens qui l’entourent, c’est l’expérience de la domination que j’ai d’abord voulu montrer. La violence, l’humiliation, qui traversent nos vies et nous constituent, qui sont comme les fondations plus ou moins invisibles de nos existence (…)
Réussir à dire cette violence passait par deux choses.

La première, c’était écrire contre Jean Genet, qui, dans une scène du “Miracle de la rose”, se fait cracher dessus parce qu’il est homosexuel et métamorphose ces crachats en roses – comme si la littérature était une expérience de l’esthétisation, comme s’il fallait rendre les choses lyriques pour se les réapproprier, belles, métaphoriques.
La seconde, c’était écrire contre Pasolini, c’est-à-dire contre la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son œuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies, les bons vivants.
C’est ce double refus, ce parti pris de montrer la violence dans sa crudité qui a peut-être produit ce dialogue avec les gens qui ont lu le livre. »

L’actualité du débat

La question du transfuge de classe traverse aujourd’hui de nombreuses écritures. On le voit en France avec la reconnaissance de l’œuvre d’Annie Ernaux, le succès de Retour à Reims de Didier Eribon, ou encore le livre de Chantal Jaquet, Les transclasses, qui tente une synthèse sur le sujet. On le voit aussi à l’étranger, par exemple aux Etats-Unis avec Zadie Smith, Toni Morrison, Ta Nehisi Coates…

La question du transfuge n’est pas seulement un sujet d’étude à part entière (qu’est-ce que le changement de milieu social, que dit-il de la place de la honte dans nos vies ?). C’est, plus largement, une façon de réinterroger le thème des classes sociales, de la domination, des identités fabriquées, du déterminisme social.

[1] Les propos cités entre guillemets sont extraits d’un entretien inédit avec Edouard Louis

Texte de François Caillat, figurant dans le projet initial de film.

 

IDENTITE OU CHANGEMENT

Choisir Édouard Louis pour parler de la transformation n’est pas fortuit. L’écrivain incarne mieux que tout autre ce processus, il le porte au-delà de lui-même. Il n’est pas enfermé dans une démarche narcissique ou solitaire. Son processus de réinvention ne se réduit pas à mouvement personnel.
Il exprime au contraire une préoccupation collective actuelle.

On doit admettre que l’idée de transformation apparaît aujourd’hui comme une des clefs de la modernité. Il faut entendre cette idée au sens de : traverser, casser les catégories anciennes et les codes figés, se transporter ailleurs, admettre l’altérité – sous forme de mélange ou de renouveau.
Comme s’il y avait urgence à ne plus jamais rester le même.

Le vocabulaire contemporain est traversé de tels impératifs : transfuge, transclasse, transgenre – trans, pour tout dire.
De nombreux débats actuels tournent autour de cette question, en France, et plus encore dans les pays anglo-saxons avec les gender studies. Cette réflexion, qui façonne un champ d’études inédit, est menée dans des colloques et rencontres universitaires par des auteurs de grande notoriété (dont Judith Butler reste la figure tutélaire). Mais elle sort aussi des cénacles savants pour s’exprimer dans des interventions militantes et un activisme très médiatisé.

La trajectoire d’Édouard Louis s’inscrit dans cet horizon. Sans doute s’y est-il engagé malgré lui, et avec douleur, puisqu’il souhaitait au départ rester le garçon d’Hallencourt aimé de ses parents. Mais ensuite, quand la métamorphose s’est avérée inévitable, il l’a acceptée et poursuivie sans plus jamais s’arrêter.
Il est passé d’un changement de vie à une esthétique permanente de la transformation.
Se réinventer définit désormais son nouvel être impermanent.

On n’est pas obligé de partager tous les réquisits de cette pensée. Mais on doit au moins lui reconnaître un caractère assez radical, sans doute subversif. La métamorphose et le croisement des genres engagent une critique profonde de la notion d’identité. Ils ne concernent pas seulement l’individu, ils se prolongent sur le plan collectif et social en désir de métissage, de dépassement des frontières, d’hybridation des cultures, de déterritorialisation. Et ce mouvement grandissant est devenu aujourd’hui pour beaucoup un but en soi, un impératif, le combat prioritaire.

Or on voit bien que l’enjeu n’est pas mince. Ce combat, qui aurait pu rester autrefois théorique, est devenu très politique. Dans le camp d’en face, il y a les défenseurs acharnés de l’identité. On en connaît en France les militants actifs : Identité française chez des pamphlétaires comme Éric Zemmour, identité chrétienne dans la mouvance catholique ”tradi”, identité civilisationnelle chez les pourfendeurs du Grand remplacement… Tous ces Identitaires de la fachosphère donnent libre cours à leurs fantasmes, profitant des effets délétères de la mondialisation et des peurs migratoires.

Mais il n’y a pas que de tels extrémistes. Nombreux, de toutes religions ou couleurs politiques, sont ceux qui pensent dans ces termes : l’identité retrouvée sera le seul remède aux secousses du présent. Comme s’il était possible de faire cesser les flux. Comme si le monde contemporain pouvait s’arrêter de fuiter de tous parts.

On pourrait sans doute poser autrement le débat.

Pour tempérer les imprécations identitaires, on aimerait réfléchir à des solutions inédites, penser le changement sans y voir un danger, connoter autrement l’idée de mutation. En vérité, on devrait admettre que la transformation n’appauvrit pas l’être – cet être mythique invoqué comme un totem menacé – mais qu’elle peut le décliner, l’inscrire dans le temps, lui donner une plus longue histoire.

Les individus, comme les peuples, n’ont jamais gagné à se figer sur leur présent. L’idée de transformation permet de sortir d’une alternative manichéenne – rester le même ou disparaître.

Texte de François Caillat, figurant dans le projet intial de  film.

 

 

LES TROIS VIES D'EDOUARD LOUIS


Hallencourt : une identité contrariée

L’enfance d’Édouard Louis à Hallencourt est largement relatée dans son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, puis évoquée par fragments dans ses deux textes suivants, Histoire de la violence et Qui a tué mon père.

L’écrivain décrit une communauté – sa famille et ses proches – où chacun s’efforce de survivre aux difficultés de l’existence. Dans ce village picard, la misère se décline dans le logement, le travail, la nourriture, la santé… Chaque facette de la vie quotidienne peut se lire dans le prisme de la violence sociale. Le microcosme d’Hallencourt représente un paradigme des classes populaires oubliées.

Édouard Louis n’est pas seulement défini par sa naissance prolétaire. Il est aussi, dès l’origine, le garçon différent. A rebours des critères de masculinité qui servent ici de compensation à l’impuissance sociale, il présente un comportement imprévu. Son corps disconvient au discours général, on l’accuse d’être une pédale et il pressent déjà l’être. Il n’est pas à sa place dans ce village où le cours habituel des choses devrait plutôt le rendre, comme son frère aîné et ses camarades d’école, un adolescent batailleur, buveur, amateur de football et coureur de filles. Un dur. Au contraire, le garçon se complaît dans des stéréotypes féminins, les pas de danse et les manières gracieuses. Il n’endosse pas le rôle qui lui était préparé.

Dès le départ, le parcours d’Édouard Louis est ainsi marqué par la contradiction. Il appartient à un monde dont il ne remplit pas les critères. Il ne réussit pas à satisfaire le milieu qui le porte. Il est en porte-à-faux. Alors il doit se cacher, feindre, se faire passer pour ce qu’on attend de lui.

La suite de son parcours conservera toujours la trace de cet écart. Se dissimuler. Croire seulement à ce qu’on montre, l’affirmer. Vivre la vérité du paraître. Dans ce processus ambigu, la notion d’identité devient vite sans objet. Qui est Édouard Louis ?


Amiens : la réinvention de soi

Arrivé à Amiens pour suivre ses études au lycée Madeleine Michelis, le garçon décide d’entreprendre une mue. Il veut se débarrasser de son passé et trouver une nouvelle affirmation de soi. Il va donc se transformer et renaître. Mais il n’escompte pas retrouver une nature authentique, une véritable identité dont on l’aurait jusqu’alors privé. Il ne croit pas au mythe d’une destinée bridée, il ne se voit pas comme le héros stendhalien jetant enfin ses chaînes (destinée sociale et pesanteur familiale). Il ignore ce qu’il va devenir, il sait juste qu’il ne veut rien garder de son milieu de départ. Il doit se réinventer.
Les années à Amiens accomplissent ce mouvement de torsion. Ce n’est pas sans surprises. Le garçon est sans cesse trahi par des comportements issus de son ancien mode de vie. Hallencourt l’a marqué plus qu’il le croyait. Il décide alors de rendre plus systématique son processus de transformation.
Il observe attentivement ses camarades de lycée, jeunes bourgeois bohèmes et cultivés, et il cherche à se comporter comme eux. Il ne veut pas leur ressembler, mais il comprend que c’est l’étape nécessaire pour faire disparaître sa condition sociale originelle. La réinvention de soi exige des modèles.

Après les lycéens, exemples incarnés d’une vie festive et décontractée, Édouard Louis découvre le monde plus sérieux des étudiants de faculté. Il commence un cursus d’Histoire et s’applique à devenir studieux. Il fait bientôt la connaissance de Didier Eribon, professeur de sociologie à la faculté d’Amiens, qui le pousse dans les études et l’incite à préparer l’École Normale Supérieure. Édouard Louis trouve là un nouveau mentor. Didier Eribon a dû, lui aussi, fuir autrefois un milieu familial prolétaire et homophobe, c’est le conseiller idéal pour une réinvention.

En quelques années, Édouard Louis parvient à conjuguer la transformation profonde de son habitus et l’affirmation ouverte de sa sexualité. Il devient un jeune homme renouvelé.


Paris : « Je suis ce que je deviens »

Édouard Louis arrive à Paris. Il a été admis à l’École Normale Supérieure, mais il n’est pas encore décidé à devenir un intellectuel. Il aimerait aussi faire du théâtre, qu’il a pratiqué depuis toujours en amateur dans son village natal et à Amiens. Il rêve de monter sur les planches avec des partenaires célèbres et fraie dans les milieux qui pourraient le propulser dans une vie d’artiste.

Pourquoi ne pas devenir acteur ?

En même temps, il fréquente via l’ENS le milieu intellectuel parisien et fait la connaissance d’écrivains et penseurs bienveillants (Annie Ernaux, Arlette Farge, Geoffroy de Lagasnerie). Ces auteurs accomplis ou studieux lui indiquent une voie plus sage.

Pourquoi ne pas devenir écrivain ?

Il décide d’écrire un roman, comme un ballon d’essai de son futur. Il prend le sujet de son enfance et le traite avec la distance de celui qui s’en échappé. En finir avec Eddy Bellegueule, aussitôt publié par les éditions du Seuil, obtient un succès considérable. Le voilà devenu romancier célèbre en quelques mois. Il a vingt-et-un ans.

Que serait devenu Édouard Louis si ce premier roman était resté confidentiel, voire non publié ? Aurait-il mené une carrière d’enseignant ? Aurait-il préféré l’aventure théâtrale ? Rien n’est jamais acquis dans cette trajectoire aléatoire. Édouard Louis n’avait pas prévu de faire une carrière d’écrivain. Pas plus que d’intégrer l’ENS ou de donner des cours dans les universités américaines. Il est le produit de ce qu’il accomplit. Il ne cherche pas à dévoiler son être profond, il n’a pas d’intentions au long cours.
Il est ce qu’il devient.

Depuis En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis a publié deux autres romans, accueillis encore avec succès, et il en achève un nouveau. Il se maintient dans la voie de l’écriture qui lui réussit bien. Mais tout pourrait changer demain. Chez lui, la mue se n’arrête jamais.

Texte de François Caillat, figurant dans le projet intial de  film.

 

 

Autour du film

Rubrique en cours

Remplissage en cours

Contacts et liens : production, diffusion, distribution

Production :
Tempo films – en coproduction avec Acqua alta, DDN, Pictanovo, Le Fresnoy

Distribution :
Tempo films
contact : tempofilmsprod@gmail.com

Supports disponibles à la programmation :
PRORES, DCP

Location du film pour séances collectives (secteur culturel) :
contact : tempofilmsprod@gmail.com

 

Dans la presse

rubrique en cours

(remplissage en cours)

English / Español / Italiano

The metamorphosis of a young boy from a sub-proletarian background in Picardy into a star of French cultural life. Édouard Louis, who in a few years has become the spokesman writer of a generation, encourages each of us to make permanent transformation a new way of life.

 

By Elisabeth Zerofsky

March 31, 2020


Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Sed finibus urna non ex tincidunt, a efficitur ex consequat.

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Sed finibus urna non ex tincidunt, a efficitur ex consequat.