{"id":344,"date":"2018-03-05T00:05:42","date_gmt":"2018-03-04T23:05:42","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiscaillat.com\/?p=344"},"modified":"2018-05-16T15:18:44","modified_gmt":"2018-05-16T13:18:44","slug":"profession-cineaste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/2018\/03\/05\/profession-cineaste\/","title":{"rendered":"Profession cin\u00e9aste"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section bb_built=\u00a0\u00bb1&Prime;][et_pb_row][et_pb_column type=\u00a0\u00bb4_4&Prime;][et_pb_text _builder_version=\u00a0\u00bb3.2.1&Prime;]<\/p>\n<p><strong>Entretien avec Fran\u00e7ois Caillat<br \/>\n<\/strong>par Isabelle Didier et Philippe Raynaud \u2013 Ina (Institut National de l\u2019Audiovisuel).<\/p>\n<p><em>Apr\u00e8s un parcours universitaire (agr\u00e9g\u00e9 de philosophie, \u00e9tudes de musique et d\u2019ethnologie), <strong>Fran\u00e7ois Caillat <\/strong>tourne des courts-m\u00e9trages de fiction, des films musicaux et des s\u00e9ries de documentaires courts. Depuis le milieu des ann\u00e9es 1990, il s\u2019est engag\u00e9 dans la r\u00e9alisation de films aux fronti\u00e8res du documentaire et de l\u2019essai, o\u00f9 il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019absence, aux traces, \u00e0 la m\u00e9moire : long-m\u00e9trages produits pour le cin\u00e9ma ou la t\u00e9l\u00e9vision (Arte), portraits d\u2019intellectuels et d\u2019\u00e9crivains.<\/em><\/p>\n<p><strong>Comment devient-on documentariste ? Y a-t-il un profil type pour faire ce m\u00e9tier ? Non bien s\u00fbr, r\u00e9pond Fran\u00e7ois Caillat, qui fait du cin\u00e9ma documentaire depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, des films singuliers autour de la m\u00e9moire et des traces. Il revendique un parcours atypique, non format\u00e9, dans un milieu dont la richesse tient \u00e0 la diversit\u00e9 du parcours des r\u00e9alisateurs. Il refuse de se laisser enfermer dans des d\u00e9finitions, soit d\u2019un m\u00e9tier soit d\u2019un genre. Il revendique l\u2019activit\u00e9 de cin\u00e9aste comme une position, comme la capacit\u00e9 de transformer un d\u00e9sir en activit\u00e9 sociale collective, productrice d\u2019objets singuliers. Il se situe \u00e0 un carrefour entre documentaire et essai, entre t\u00e9l\u00e9vision et cin\u00e9ma. Son parcours personnel lui permet d\u2019analyser les \u00e9volutions de la t\u00e9l\u00e9vision, la fin selon lui de l\u2019\u00ab outil t\u00e9l\u00e9vision \u00bb, et de pressentir les innovations futures sur de nouveaux supports, o\u00f9 tout est \u00e0 r\u00e9inventer.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Caillat, parlez-nous du parcours qui vous a amen\u00e9 au cin\u00e9ma documentaire, apr\u00e8s un passage par l\u2019universit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Caillat<\/strong> : Pour les cin\u00e9astes, il n\u2019y a \u00e9videmment pas de parcours typique. Ce qui fait la diversit\u00e9 et la force de ce m\u00e9tier, c\u2019est que les gens viennent d\u2019horizons tr\u00e8s diff\u00e9rents et apportent chacun une vie ant\u00e9rieure. Leur insertion dans la cr\u00e9ation cin\u00e9matographique met donc un certain temps, parce qu\u2019ils ont toujours fait quelque chose avant. Et c\u2019est ce qui d\u00e9termine souvent la nature des films qu\u2019ils vont r\u00e9aliser. J\u2019aime cette diversit\u00e9\u00a0: des gens apportent leur go\u00fbt de la peinture, du th\u00e9\u00e2tre, de la philosophie ou d\u2019un m\u00e9tier manuel, et ils commencent \u00e0 faire des films avec cet <em>habitus<\/em> qui est le leur.<\/p>\n<p>En ce qui me concerne, j\u2019ai commenc\u00e9 par \u00e9tudier la philosophie et l\u2019enseigner, apr\u00e8s avoir fait l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure et pass\u00e9 l\u2019agr\u00e9gation. Rien ne me pr\u00e9destinait \u00e0 la philo plut\u00f4t qu\u2019au cin\u00e9ma. C\u2019\u00e9tait un choix de jeunesse, impr\u00e9visible. J\u2019aimais beaucoup la philo, mais je n\u2019avais pas envie d\u2019\u00eatre professeur et j\u2019ai vite d\u00e9missionn\u00e9 de l\u2019\u00c9ducation Nationale. Donc j\u2019ai avanc\u00e9 par ruptures. Apr\u00e8s cette premi\u00e8re rupture, j\u2019ai essay\u00e9 diverses choses, j\u2019ai cherch\u00e9 ma voie avant de la trouver.<\/p>\n<p>Je suis venu au cin\u00e9ma par une s\u00e9rie de hasards, de rencontres. Ce qui m\u2019attirait, c\u2019\u00e9tait la possibilit\u00e9 d\u2019ins\u00e9rer dans la cr\u00e9ation cin\u00e9matographique de nombreux aspects de l\u2019existence. Le m\u00e9tier de r\u00e9alisateur est tr\u00e8s complet. Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019imaginer un film, il faut aussi le mettre en chantier, \u00eatre capable d\u2019entra\u00eener des gens pour faire ce travail, emmener des producteurs, des techniciens, des collaborateurs nombreux. Cette force d\u2019initiative m\u2019int\u00e9resse \u00e9norm\u00e9ment. L\u2019autre aspect qui me pla\u00eet, c\u2019est d\u2019investir dans mes projets une dimension intellectuelle qui fasse \u00e9cho \u00e0 ma formation philosophique. Enfin, c\u2019est surtout une activit\u00e9 tr\u00e8s cr\u00e9ative, o\u00f9 l\u2019on peut beaucoup s\u2019impliquer et fournir une part d\u2019imaginaire personnel.<\/p>\n<p>Il s\u2019est trouv\u00e9, \u00e0 un moment donn\u00e9, que le cin\u00e9ma est devenu le lieu exact o\u00f9 je pouvais r\u00e9investir tout cela, tout ce que ce que je ressentais comme les \u201cfacettes\u201d de moi-m\u00eame. Mais cela ne s\u2019est pas fait du jour au lendemain. C\u2019est comme un tricot qui se fabrique, avec diff\u00e9rents fils qu\u2019on tire et qui se r\u00e9unissent peu \u00e0 peu. Et cela aboutit \u00e0 une activit\u00e9 de cin\u00e9aste\u00a0!<\/p>\n<p>Mon parcours est donc assez atypique. Je n\u2019ai pas fait d\u2019\u00e9cole de cin\u00e9ma parce que, ayant d\u00e9j\u00e0 fait des ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes de philosophie, je n\u2019avais plus envie de me retrouver dans une \u00e9cole. Et je n\u2019ai jamais travaill\u00e9 sur le film de quelqu\u2019un d\u2019autre. Je suis totalement un \u00ab\u00a0self made man\u00a0\u00bb. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de faire du cin\u00e9ma en le pratiquant. Je pense d\u2019ailleurs que le cin\u00e9ma est un m\u00e9tier d\u2019auto-proclamation.<\/p>\n<p><strong>Vous avez dit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je ne me sens m\u00eame pas r\u00e9alisateur de films, je cherche seulement une expression possible \u00e0 des \u00e9tats qui sont les miens<\/em><\/strong><strong>\u00a0\u00bb. Et G\u00e9rald Collas affirme que vous \u00eates \u00ab\u00a0<em>sans conteste un auteur et non un r\u00e9alisateur habile et exp\u00e9riment\u00e9<\/em><\/strong><strong>\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Comment vous situez-vous : cin\u00e9aste, auteur, r\u00e9alisateur\u2026 ?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019envisage le fait d\u2019\u00eatre cin\u00e9aste non pas comme un m\u00e9tier, m\u00eame si c\u2019en est un socialement, mais plut\u00f4t comme une position : c\u2019est un endroit o\u00f9 l\u2019on se tient, c\u2019est une place quelque part. Et cette place se situe au croisement de diff\u00e9rents mondes\u00a0: le tournage, la production, la distribution ou la diffusion, le cin\u00e9ma ou la t\u00e9l\u00e9vision, avec leur grande diversit\u00e9 de m\u00e9tiers, d\u2019univers mentaux, d\u2019objectifs et de r\u00e9f\u00e9rences.<\/p>\n<p>Au sein de ce processus, le cin\u00e9aste occupe un lieu tr\u00e8s pr\u00e9cis. Il est comme une sorte de courroie d\u2019entra\u00eenement. \u00c0 un moment donn\u00e9, il lance quelque chose, il essaie de r\u00e9unir autour de lui, autour d\u2019un \u00e9lan qu\u2019il porte, des gens qu\u2019il va entra\u00eener dans des aventures le plus souvent extr\u00eamement p\u00e9rilleuses\u00a0\u2013 au sens o\u00f9 un film ne se prouve qu\u2019<em>a posteriori<\/em>. On peut toujours dire avant que \u00e7a va \u00eatre r\u00e9ussi, mais c\u2019est juste des paroles\u00a0! Tout repose en fait sur un cr\u00e9dit qui est donn\u00e9. Le cin\u00e9ma est l\u2019une des rares activit\u00e9s qui draine une \u00e9conomie importante et, en m\u00eame temps, repose sur un pari complet\u00a0: c\u2019est comme \u00e0 la roulette\u00a0! Tout est port\u00e9 par l\u2019enthousiasme, l\u2019\u00e9nergie, la capacit\u00e9 d\u2019embarquer avec soi des gens sur un projet, une id\u00e9e, un d\u00e9sir\u2026<\/p>\n<p>Un film, c\u2019est d\u2019abord un d\u00e9sir.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9sir de l\u2019auteur\u2026<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est le d\u00e9sir de cette personne que je nomme cin\u00e9aste. C\u2019est pour \u00e7a que je dis que c\u2019est une position, plus qu\u2019un m\u00e9tier d\u00e9fini par des cat\u00e9gories de savoirs ou d\u2018activit\u00e9s pr\u00e9cises. Le cin\u00e9aste est quelqu\u2019un qui a la capacit\u00e9 de transformer son d\u00e9sir en activit\u00e9 sociale collective, qui mobilise des \u00e9nergies \u00e0 partir d\u2019une intuition, d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9rieure, et qui est capable d\u2019en faire un objet socialis\u00e9 qui va co\u00fbter de l\u2019argent, induire du temps de travail, \u00eatre vendu et distribu\u00e9. C\u2019est cette transformation que j\u2019appelle le cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>Je suis tr\u00e8s oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la r\u00e9alisation qui serait d\u2019abord d\u00e9finie comme un corps de m\u00e9tier, parce que si ce n\u2019est que cela, on \u00e9limine toute une part de cette capacit\u00e9 \u00e0 vaincre l\u2019impossible. Aucun film n\u2019est n\u00e9cessaire, aucun cin\u00e9aste n\u2019est attendu, c\u2019est toujours une proposition qu\u2019on impose, par le d\u00e9sir justement. Un film, c\u2019est une cr\u00e9ation, quelque chose en plus, \u00e0 laquelle on ne s\u2019attend pas. Si c\u2019est attendu, ce n\u2019est pas une cr\u00e9ation, c\u2019est une commande, c\u2019est la r\u00e9ponse \u00e0 ce qui est d\u00e9j\u00e0 inscrit dans le champ des attentes. Le film, c\u2019est quelque chose dont <em>a priori<\/em> personne ne veut et que, finalement, tout le monde va vouloir. Cette transformation, c\u2019est le cin\u00e9aste qui la fait. Dire qu\u2019\u00eatre cin\u00e9aste c\u2019est simplement un m\u00e9tier, c\u2019est n\u00e9gliger la part qui nous fait vaincre l\u2019impossible et qui est la force des grands cin\u00e9astes, ce qui les am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9aliser de grands films. D\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 d\u2019expliquer ce qu\u2019est un cin\u00e9aste\u00a0! Parce qu\u2019il y a \u00e0 la fois ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, l\u2019auteur, le cin\u00e9aste en tant que cr\u00e9ateur\u00a0; et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a, il y a quelqu\u2019un qui a un savoir-faire technique, qui est capable de r\u00e9pondre \u00e0 des objectifs quantifiables, une part plus organisationnelle, plus socialis\u00e9e. Ces deux facettes sont n\u00e9cessaires et compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p><strong>Ce d\u00e9sir de ne pas \u00eatre d\u00e9fini est int\u00e9ressant. Vous r\u00e9pondez par un \u00ab\u00a0work in progress\u00a0\u00bb, une exp\u00e9rience. Vous ne voulez pas non plus \u00eatre corset\u00e9 dans un genre, on dit que vous faites des essais \u00e0 la fronti\u00e8re du documentaire et de la fiction. Vous avez d\u2019ailleurs commenc\u00e9 par la fiction.<\/strong><\/p>\n<p>Comme je n\u2019ai pas fait d\u2019\u00e9cole de cin\u00e9ma, que je n\u2019ai jamais travaill\u00e9 sur les films d\u2019autrui, que je ne suis m\u00eame pas all\u00e9 sur des tournages, il fallait bien que j\u2019apprenne. J\u2019ai donc commenc\u00e9 par faire des courts et moyens m\u00e9trages de fiction. Pendant plus d\u2019une d\u00e9cennie, j\u2019ai beaucoup tourn\u00e9, j\u2019ai engrang\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience. C\u2019\u00e9tait formidable. J\u2019ai trouv\u00e9 les moyens financiers de faire des films et j\u2019ai pu exp\u00e9rimenter beaucoup de choses. Et techniquement, j\u2019ai appris \u00e0 me servir de l\u2019appareillage cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p>Et puis je me suis rendu compte que la fiction engageait, pour moi, une trop grande part d\u2019organisation. Faire un film de fiction est un travail plus carr\u00e9 que le documentaire, pour des tas de raison. Par exemple, j\u2019adore l\u2019improvisation, je travaille en improvisant \u00e9norm\u00e9ment. Mais dans la fiction, c\u2019est plus compliqu\u00e9. Il y a plein d\u2019imp\u00e9ratifs, il faut suivre un sc\u00e9nario, dire \u00e0 l\u2019avance aux com\u00e9diens ce qu\u2019ils vont tourner, organiser un plan de travail de chaque instant. De plus, le rapport \u00e0 l\u2019argent y occupe une place plus cruciale. Ce mode de fonctionnement est trop encadr\u00e9 pour moi.<\/p>\n<p>Effectivement, j\u2019aime \u00eatre dans un \u00ab\u00a0work in progress\u00a0\u00bb, un travail en toute libert\u00e9. Le c\u00f4t\u00e9 tr\u00e8s organis\u00e9 de la fiction, ce rapport de conformit\u00e9 entre l\u2019objet pr\u00e9par\u00e9 et l\u2019objet r\u00e9alis\u00e9, a fini par me d\u00e9plaire. Quand je pr\u00e9pare trop, j\u2019ai l\u2019impression que le film est fait, je n\u2019ai plus de plaisir \u00e0 l\u2019accomplir.<\/p>\n<p><strong>D\u2019o\u00f9 le choix du documentaire ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, le documentaire s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 moi \u2014 je le dis aujourd\u2019hui <em>a posteriori<\/em>, mais ce cheminement s\u2019est fait de mani\u00e8re tr\u00e8s intuitive \u2014 comme un objet tr\u00e8s souple, qui me permettait d\u2019engager une certaine libert\u00e9, d\u2019enlever tous ces cadres qui m\u2019oppressaient un peu. Je vois le documentaire comme une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre dans un rapport toujours ouvert au monde, \u00e0 la fois dans les sujets trait\u00e9s et dans la mani\u00e8re de travailler.<\/p>\n<p>Dans ce parcours de la fiction au documentaire, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 un carrefour, qui est le mien\u00a0: ni fiction ni documentaire\u00a0\u2013 parce que je ne suis pas non plus ce qu\u2019on appelle un documentariste\u00a0\u00ab\u00a0pur jus\u00a0\u00bb. J\u2019essaie de fabriquer des r\u00e9cits, d\u2019introduire une dimension romanesque dans mes films, de mettre en \u0153uvre des param\u00e8tres qui touchent \u00e0 l\u2019imaginaire. Toutes choses qui, en g\u00e9n\u00e9ral, sont assign\u00e9es plut\u00f4t \u00e0 la fiction qu\u2019au documentaire. Je ne suis pas le seul \u00e0 faire cela, mais disons que je suis dans un courant du documentaire qui se situe \u00e0 la marge\u00a0\u2013 au sens o\u00f9 je travaille certes sur des objets r\u00e9els, des histoires qui ont eu lieu, des personnages qui existent, mais avec des \u00e9l\u00e9ments plut\u00f4t utilis\u00e9s dans la fiction. C\u2019est ce genre un peu particulier que j\u2019essaie de pratiquer.<\/p>\n<p><strong>Comment choisissez-vous les sujets de vos documentaires\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Cela ne se passe pas comme \u00e7a. En fait, je ne choisis pas des sujets. J\u2019ai des id\u00e9es, comme tout le monde, et ce sont tout simplement des d\u00e9sirs. \u00c0 un moment donn\u00e9, j\u2019ai un d\u00e9sir de parler de telle chose, ce qui ne veut pas dire que c\u2019est un sujet, avec un th\u00e8me et un contenu pr\u00e9cis, cela peut \u00eatre tout simplement l\u2019envie de tourner \u00e0 un endroit, ou de travailler sur tel domaine d\u2019image. Ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement une histoire.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s, j\u2019essaie de tester la solidit\u00e9 de ce premier d\u00e9sir, en le laissant tra\u00eener un peu. Je fais toujours plusieurs films en m\u00eame temps, mais qui ne sont pas chacun dans le m\u00eame \u00e9tat.\u00a0En g\u00e9n\u00e9ral, il y en a un qui est \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019id\u00e9e, l\u2019autre en tournage, l\u2019autre en montage, l\u2019autre en distribution \u2014 ce qui me permet de ne pas \u00eatre trop press\u00e9 par rapport \u00e0 une nouvelle id\u00e9e, parce que comme je suis en train de r\u00e9aliser un film, je peux attendre de voir si cette id\u00e9e d\u2019un autre film va tenir sur la dur\u00e9e. Je ne note rien, et si je n\u2019ai pas oubli\u00e9 mon id\u00e9e, si elle travaille toute seule, je me dis que l\u00e0 il y a quelque chose qui me concerne. \u00c0 ce stade, je ne me demande pas si cela peut faire un film qui puisse int\u00e9resser quelqu\u2019un, mais si ce d\u00e9sir va \u00eatre suffisamment fort pour me tenir longtemps.<\/p>\n<p>Faire un film, c\u2019est quelque chose d\u2019assez long, d\u2019assez compliqu\u00e9, sur lequel il faut d\u00e9ployer une \u00e9nergie consid\u00e9rable, remuer des montagnes. Si le d\u00e9sir est assez fort, je suis pr\u00eat \u00e0 franchir tous les obstacles. Au d\u00e9but, ce n\u2019est pas un sc\u00e9nario ficel\u00e9, c\u2019est une id\u00e9e que je d\u00e9veloppe, qui commence \u00e0 se d\u00e9ployer. Si je me sens convaincu, je peux commencer \u00e0 \u00e9laborer un \u00e9change, \u00e0 en parler avec des gens. Je collabore beaucoup avec ma femme, Silvia Radelli, non seulement au stade du projet mais ensuite, pendant le tournage. Elle figure au g\u00e9n\u00e9rique de la plupart de mes films. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, j\u2019ai toujours eu confiance pour tenter des choses qui semblaient au d\u00e9part impossibles, trouver les bons ressorts pour prendre des risques, improviser, me sentir libre.<\/p>\n<p>J\u2019ai trait\u00e9 des sujets tr\u00e8s diff\u00e9rents, mais j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019ils tournent tous autour de la m\u00eame affaire. Maintenant que j\u2019ai fait un certain nombre de films, on me dit que j\u2019ai fait quelque chose de tr\u00e8s coh\u00e9rent. Mais c\u2019est parce que j\u2019ai suivi uniquement mon d\u00e9sir. Cette unit\u00e9 de mon travail, c\u2019est tout simplement moi-m\u00eame, ce qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans le temps, je dirais presque\u00a0: malgr\u00e9 moi. Ce n\u2019est pas du tout pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Votre \u0153uvre interroge les traces de la m\u00e9moire et explore l\u2019inscription du pass\u00e9 dans le quotidien, vous proposez \u00ab\u00a0un cin\u00e9ma qui cherche \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019invisible\u00a0\u00bb. Pouvez-vous nous parler de votre qu\u00eate de convoquer \u00ab\u00a0une autre dimension du r\u00e9el\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p>Je cherche \u00e0 travailler sur ce qui a disparu, donc sur la m\u00e9moire, sur les traces. Ce travail sur la m\u00e9moire, que je fais depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, m\u2019a men\u00e9 un peu plus loin. Au d\u00e9but, je m\u2018int\u00e9ressais aux traces visibles, pour essayer de retrouver des empreintes du pass\u00e9, de faire une sorte d\u2019arch\u00e9ologie. Maintenant, ce qui m\u2019int\u00e9resse de plus en plus, c\u2019est l\u2019absence de traces\u00a0: ce qui est l\u00e0, mais qu\u2019on ne peut absolument plus capter. Je suis tr\u00e8s inspir\u00e9 par l\u2019id\u00e9e de vide, d\u2019absence. Je crois que c\u2019est vers l\u00e0 que je vais d\u00e9sormais. J\u2019ai envie de filmer ce dont il n\u2019y a m\u00eame plus d\u2019empreinte visible, comme une pr\u00e9sence invisible, secr\u00e8te, souterraine. Pour un cin\u00e9aste, c\u2019est un d\u00e9fi assez passionnant\u00a0: comment r\u00e9ussir \u00e0 filmer ce qui n\u2019est pas visible\u00a0? En somme, je m\u2019int\u00e9resse au documentaire parce que je pars du monde qui existe autour de moi, mais je veux surtout montrer ce qui se trouve en dessous, derri\u00e8re, pr\u00e9sent et invisible. On pourrait qualifier cette d\u00e9marche de cin\u00e9ma \u201cfantomatique\u201d, de cin\u00e9ma \u201cspectral\u201d.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cet esprit que j\u2019essaie de trouver des mani\u00e8res de filmer. Je voudrais que le spectateur se retrouve confront\u00e9 \u00e0 la fois au r\u00e9el que je lui pr\u00e9sente et \u00e0 un autre univers qu\u2019il peut imaginer \u00e0 travers ce que je lui montre. Par exemple, dans mon dernier film, \u00ab\u00a0Une Jeunesse amoureuse\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a>, je parcours les lieux o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu des histoires sentimentales durant les ann\u00e9es 1970\/80. Mais je ne montre pas le Paris de cette \u00e9poque, ni ses traces, ni ses souvenirs. Je filme seulement le Paris d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0: des rues, des fa\u00e7ades, des lieux que chacun conna\u00eet ou parcourt quotidiennement. Je ne cherche pas \u00e0 retrouver le Paris d\u2019autrefois. Et pourtant le film est fabriqu\u00e9 de telle sorte que chaque spectateur puisse projeter, sur ces lieux actuels, des histoires qui s\u2019y sont pass\u00e9es. Il y a l\u00e0 cette double d\u00e9marche dont je parlais : faire voir ce qui est, faire imaginer ce qui ne se voit pas. En quelque sorte, il s\u2019agit de repr\u00e9senter le manque.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les caract\u00e9ristiques de votre \u00e9criture documentaire ?<\/strong><\/p>\n<p>Je n\u2019\u00e9cris pas de sc\u00e9nario tr\u00e8s pr\u00e9cis. J\u2019ai quand m\u00eame l\u2019id\u00e9e d\u2019un film, \u00e9videmment, parce qu\u2019il faut bien en parler \u00e0 autrui, r\u00e9unir de l\u2019argent, etc. Mais le sc\u00e9nario porte plut\u00f4t sur des dispositifs, des intentions g\u00e9n\u00e9rales, sur la nature du film que je veux faire, et non sur l\u2019histoire exacte qui va s\u2019\u00e9noncer. Je filme des lieux avec l\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00e9cit futur, et ensuite je construis au montage. J\u2019\u00e9cris le r\u00e9cit durant le montage. Et l\u00e0, c\u2019est un travail intuitif, tr\u00e8s exp\u00e9rimental, au jour le jour. C\u2019est assez fatigant, cette longue p\u00e9riode de montage, parce que c\u2019est l\u00e0 que se fait la partie la plus cr\u00e9ative de mon travail.<\/p>\n<p>Presque tous mes films sont des r\u00e9cits \u00e0 la premi\u00e8re personne. Mais ils ne sont pas n\u00e9cessairement autobiographiques, ils peuvent s\u2019\u00e9noncer dans un \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb plus large. Par exemple, dans mon film \u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><strong>[3]<\/strong><\/a>, le r\u00e9cit d\u00e9bute par \u00ab\u00a0Je suis l\u2019homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire tout le monde, je parle l\u00e0 au nom d\u2019une collectivit\u00e9\u00a0humaine. Cela peut \u00eatre aussi un \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb fictionn\u00e9, comme dans \u00ab\u00a0Bienvenue \u00e0 Bataville\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, o\u00f9 je me mets dans la peau d\u2019un patron pour raconter l\u2019histoire, je parle en son nom. Cela peut \u00eatre encore un \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb tr\u00e8s incarn\u00e9, relatif \u00e0 ma propre histoire\u00a0\u2013 comme dans \u00ab\u00a0La Quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, film sur ma famille, ou dans \u00ab\u00a0Une Jeunesse amoureuse\u00a0\u00bb, r\u00e9cit autobiographique.<\/p>\n<p>Je m\u2019int\u00e9resse beaucoup aux lieux, pour retrouver des histoires qui s\u2019y sont pass\u00e9es. J\u2019essaie de faire croiser ces lieux\u00a0\u2013 des paysages urbains, comme dans \u00ab\u00a0Une jeunesse amoureuse\u00a0\u00bb, ou des paysages naturels comme dans \u00ab\u00a0Trois Soldats allemands\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> et \u00ab\u00a0L\u2019Affaire Val\u00e9rie\u00a0\u00bb <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, avec des r\u00e9cits que j\u2019insuffle. Le r\u00e9cit, c\u2019est un peu le fil conducteur, la colonne vert\u00e9brale du film. C\u2019est ce qui me permet d\u2019avancer et de m\u2019approprier les lieux film\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette rencontre, entre un r\u00e9cit et un lieu, que j\u2019essaie de fabriquer mon film. Et l\u2019invisible surgit parce que je raconte une histoire sur un lieu o\u00f9, le plus souvent, il n\u2019y a rien de particulier \u00e0 voir. Mais la nature de mon r\u00e9cit, et la mani\u00e8re dont je filme, font que le lieu peut devenir habit\u00e9, hant\u00e9\u2026<\/p>\n<p><strong>Pour le tournage et le montage, travaillez-vous avec une \u00e9quipe type\u00a0? Quel r\u00f4le jouez-vous ?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai travaill\u00e9 avec les m\u00eames techniciens, au son et \u00e0 l\u2019image, sur la plupart de mes films. Il m\u2019est arriv\u00e9 une fois de tourner tout seul, c\u2019\u00e9tait pour \u00ab\u00a0Une Jeunesse amoureuse\u00a0\u00bb, mais je l\u2019ai fait parce j\u2019avais besoin d\u2019avoir un investissement personnel plus important que sur mes autres films. Et je voulais y consacrer \u00e9norm\u00e9ment de temps. Sinon, je pr\u00e9f\u00e8re travailler avec les m\u00eames chef-op\u00e9rateurs, Isabelle Razavet et Jacques Besse, avec qui j\u2019ai beaucoup de connivence. Au montage c\u2019est pareil, j\u2019ai travaill\u00e9 surtout avec deux chef-monteuses, Martine Bouquin et Sophie Brunet.<\/p>\n<p>Je m\u2019implique beaucoup dans les choix techniques. \u00c0 toutes les phases de la fabrication du film. Au tournage, m\u00eame s\u2019il y a un chef-op\u00e9rateur, je contribue activement aux cadres. J\u2019aime bien mettre la main \u00e0 la p\u00e2te. Je n\u2019ai pas la conception d\u2019un r\u00e9alisateur qui serait entour\u00e9 d\u2019une \u00e9quipe experte \u00e0 qui il d\u00e9l\u00e9guerait tout. Nous faisons tous les choix ensemble. C\u2019est le c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0concert\u00a0\u00bb de l\u2019activit\u00e9 de cin\u00e9aste, que j\u2019aime beaucoup.<\/p>\n<p><strong>Quelle place occupent les portraits d\u2019intellectuels et d\u2019\u00e9crivains que vous avez r\u00e9alis\u00e9s pour la t\u00e9l\u00e9vision ? Les avez-vous propos\u00e9s ou \u00e9taient-ce des commandes ?<\/strong><\/p>\n<p>Je travaille dans deux directions. J\u2019essaie d\u2019une part de d\u00e9velopper des films tr\u00e8s personnels. Ils sont sur une ligne qui correspond <em>grosso modo<\/em> aux six long-m\u00e9trages que j\u2019ai faits jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui\u00a0: quatre pour la t\u00e9l\u00e9vision (produits avec Arte) et deux sortis en salles de cin\u00e9ma. Ces films ont la dimension \u201cromanesque\u201d, dont je parlais.<\/p>\n<p>Par ailleurs, je conserve le go\u00fbt de la chose intellectuelle. J\u2019ai fait des \u00e9tudes de philosophie avec beaucoup de plaisir et je suis rest\u00e9 int\u00e9ress\u00e9 par tout ce qui touche au concept. C\u2019est pourquoi je me suis dit, \u00e0 un moment donn\u00e9, que je pourrais aussi faire des films, peut-\u00eatre moins imaginatifs, moins personnels, mais plus \u201cinstructifs\u201d, \u00e0 fort contenu de r\u00e9flexion. Des films qui m\u2019int\u00e9resseraient en tant qu\u2019expressions de la pens\u00e9e d\u2019autrui\u00a0\u2013 au sens o\u00f9 faire un film sur un penseur demande de se mettre \u00e0 son service, d\u2019organiser une rencontre. C\u2019est dans cet esprit que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 pour la t\u00e9l\u00e9vision des documentaires sur Julia Kristeva <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><strong>[8]<\/strong><\/a>, sur Jean-Marie Le Cl\u00e9zio <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><strong>[9]<\/strong><\/a>, sur le philosophe allemand Peter Sloterdijk <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><strong>[10]<\/strong><\/a>, ou encore sur le trio Aragon, Malraux, Drieu la Rochelle <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><strong>[11]<\/strong><\/a>. Je vais tourner prochainement un film sur Michel Foucault <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Quand je rencontre de telles figures intellectuelles\u00a0\u2013 penseurs, philosophes, \u00e9crivains\u00a0\u2013 , j\u2019ai devant moi une \u0153uvre dont il faut que je tienne compte, dans son style, dans sa particularit\u00e9\u00a0\u2013 tout en essayant de faire un film qui me ressemble, qui me tienne \u00e0 coeur. Par exemple, quand j\u2019ai tourn\u00e9 avec Jean-Marie Le Cl\u00e9zio, en Cor\u00e9e et au Mexique, il y a eu une rencontre possible entre nos mondes, avec des paysages, des r\u00eaveries semblables.<\/p>\n<p><strong>En vous \u00e9coutant, vous avez eu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent une libert\u00e9 presque totale, vous avez toujours r\u00e9ussi \u00e0 trouver des financements\u00a0: comment cela s\u2019est-il pass\u00e9 avec les t\u00e9l\u00e9visions\u00a0et avec les producteurs ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, j\u2019ai eu de la chance. C\u2019est d\u00fb \u00e0 la conjonction entre mon temp\u00e9rament, qui a trouv\u00e9 \u00e0 s\u2019incarner dans la fabrication d\u2019objets difficiles, et une situation objectivement propice \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>J\u2019ai eu la chance de commencer \u00e0 faire mes films dans les ann\u00e9es 1990-2000, \u00e0 un moment o\u00f9 il y avait \u00e0 Arte un vrai d\u00e9sir de faire ce qu\u2019on appelait alors le \u00ab\u00a0documentaire de cr\u00e9ation\u00a0\u00bb. Ceci a permis \u00e0 beaucoup de cin\u00e9astes comme moi de mener \u00e0 bien des projets ambitieux, dans de bonnes conditions, bien financ\u00e9s, \u00e0 un rythme soutenu. J\u2019ai pu tourner avec Arte quatre long-m\u00e9trages en huit ans, \u00e7a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 beaucoup aid\u00e9 par Thierry Garrel <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn13\" name=\"_ftnref13\"><strong>[13]<\/strong><\/a>, que j\u2019avais connu \u00e0 l\u2019Ina, et qui m\u2019a toujours soutenu et encourag\u00e9. C\u2019\u00e9tait une p\u00e9riode tr\u00e8s faste pour moi, comme pour d\u2019autres r\u00e9alisateurs. Nous avons b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un environnement favorable.<\/p>\n<p>Mais si j\u2019ai tir\u00e9 parti de cette conjoncture, c\u2019est aussi parce que j\u2019aime bien mener les projets \u00e0 leur terme, quels que soient les obstacles. Contrairement \u00e0 certains de mes coll\u00e8gues, j\u2019aime beaucoup m\u2019occuper de production, rechercher les moyens n\u00e9cessaires \u00e0 mes films. L\u00e0 aussi, je mets volontiers la main \u00e0 la p\u00e2te. Les producteurs ne sont d\u2019ailleurs pas toujours tr\u00e8s contents que je m\u2019occupe de montage financier ou que je veuille leur trouver des partenaires\u00a0! Je dois les convaincre que j\u2019ai besoin de pas mal d\u2019argent pour faire mes films et que je n\u2019ai pas envie de commencer le tournage tant qu\u2019il n\u2019y aura pas cet argent.<\/p>\n<p><strong>Vous choisissez vos producteurs ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, je choisis mes producteurs et je leur suis assez fid\u00e8le. Si je m\u2019entends bien avec eux, j\u2019y retourne volontiers. Par exemple, j\u2019ai fait trois de mes long-m\u00e9trages avec le m\u00eame producteur, Gloria Films. Je vais entamer, pour mon prochain film \u00ab\u00a0Foucault contre lui-m\u00eame\u00a0\u00bb, une troisi\u00e8me collaboration avec la production The Factory. Idem avec les Films du Tamarin. Le record, c\u2019est avec l\u2019Ina, qui a produit ou coproduit une quinzaine de mes films\u00a0! Mais je ne me d\u00e9cide pas sur la notori\u00e9t\u00e9 ou la surface financi\u00e8re d\u2019un producteur. Ce qui m\u2019importe avant tout, c\u2019est de savoir s\u2019il va mettre dans le film autant de d\u00e9sir que moi.<\/p>\n<p>Je crois que les producteurs sont exactement comme les r\u00e9alisateurs\u00a0: ils travaillent \u00e0 l\u2019impulsion. \u00c9videmment, les deux parties ont aussi des n\u00e9cessit\u00e9s objectives, quelquefois diff\u00e9rentes, mais fondamentalement ce qui les rapproche, c\u2019est un d\u00e9sir. Le producteur est int\u00e9ress\u00e9 par un pari, comme le r\u00e9alisateur. Et plus le film appara\u00eet compliqu\u00e9 \u00e0 faire, plus il est motiv\u00e9, plus il a envie de d\u00e9placer des montagnes. Je vois les choses comme \u00e7a, ce n\u2019est pas une vision carr\u00e9e, fonctionnelle. Je pense que la r\u00e9alisation et la production sont des m\u00e9tier de risque, de passion, d\u2019\u00e9lan.<\/p>\n<p><strong>Ce d\u00e9sir semble de plus en plus contrari\u00e9 par r\u00e9tr\u00e9cissement du champ des diffuseurs\u2026 Consid\u00e9rez-vous que l\u2019\u00e9poque \u00e0 chang\u00e9 depuis les ann\u00e9es 2000 ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, et il y a plusieurs raisons \u00e0 cette \u00e9volution de la t\u00e9l\u00e9vision. Les diffuseurs se restreignent sur un certain nombre de sujets, qu\u2019ils pr\u00e9tendent \u00eatre plus \u201cporteurs\u201d que d\u2019autres. Mais le probl\u00e8me ne concerne pas que les contenus. C\u2019est aussi un probl\u00e8me de formatage du spectateur\u00a0\u2013 ce qui, \u00e0 mon avis, est bien plus grave. La t\u00e9l\u00e9vision pr\u00e9suppose un mode de regard du spectateur. Elle pense que le spectateur a besoin d\u2019un objet d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9, dont la construction est visible, dont les r\u00e9quisits sont clairement \u00e9nonc\u00e9s. L\u2019objet pr\u00e9sent\u00e9 doit \u00eatre consommable directement.<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9vision induit un rapport au temps particulier, un rapport de zapping, d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9\u00a0: prendre tr\u00e8s vite, consommer tr\u00e8s vite, oublier tr\u00e8s vite. Et pour que tout aille tr\u00e8s vite, il faut concevoir un \u201cproduit\u201d facilement assimilable. On ne doit pas fatiguer le spectateur, le surcharger de questions et d\u2019attentes. Le t\u00e9l\u00e9spectateur doit rester \u00e0 flux tendu devant son poste. Il faut qu\u2019il comprenne imm\u00e9diatement ce qu\u2019il regarde.<\/p>\n<p>Nous autres, cin\u00e9astes, nous pensons exactement le contraire. Nous voulons faire travailler le spectateur. Nous voulons le plonger dans la r\u00eaverie, l\u2019incertitude, voire le doute ou l\u2019inqui\u00e9tude. Nous attendons un spectateur cr\u00e9atif. Qu\u2019il soit lui-m\u00eame l\u2019auteur de ce qu\u2019il regarde, qu\u2019il se fasse son propre r\u00e9cit, qu\u2019il gambade dans sa t\u00eate, qu\u2019il s\u2019invente son cin\u00e9ma. \u00c0 chacun son film\u00a0!\u00a0\u00c0 l\u2019inverse de la t\u00e9l\u00e9vision, qui souhaite que tous les spectateurs consomment le m\u00eame film, avec les m\u00eames pens\u00e9es, les m\u00eames espoirs. Avec la t\u00e9l\u00e9vision, on entre dans le domaine de la statistique\u00a0: le bon programme, c\u2019est celui qui pla\u00eet au plus grand nombre.<\/p>\n<p>Je crois personnellement que le cin\u00e9ma, c\u2019est un engagement particulier du spectateur\u00a0: un \u00e9veil, une relation mouvante avec le film. Et c\u2019est un processus qui se fait dans la dur\u00e9e\u00a0\u2013 non seulement dans le temps de la s\u00e9ance, mais aussi le lendemain, deux jours ou deux ans plus tard, quand on repense au film, quand on le laisse \u201ctravailler\u201c dans sa t\u00eate. Ainsi, le film est une sorte de \u201cwork in progress\u201d. C\u2019est en cela qu\u2019il y a une divergence fondamentale avec la t\u00e9l\u00e9vision, qui souhaite au contraire que tout soit jou\u00e9 en temps r\u00e9el dans l\u2019\u00e9mission. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9vision, demain est un autre jour\u00a0! Or, selon moi, cette question rejoint un autre probl\u00e8me de fond. La t\u00e9l\u00e9vision repose sur le plein, tandis que le cin\u00e9ma repose sur le vide. Les diffuseurs de t\u00e9l\u00e9vision ont une grande peur du vide, ils font tout pour le combattre : s\u2019il y a un temps mort, une information parcellaire, un plan un peu trop long, une attente immotiv\u00e9e, c\u2019est la panique. Il faut vite combler, la t\u00e9l\u00e9vision a horreur du vide\u00a0! Pourquoi\u00a0? Parce que tout doit se jouer dans l\u2019instant, dans la compr\u00e9hension en direct, imm\u00e9diate. Or cette crainte va compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019encontre de tout ce sur quoi s\u2019est construit le cin\u00e9ma\u00a0: une exp\u00e9rience collective, partag\u00e9e entre le cin\u00e9aste, le film, le spectateur. Un travail qui se fait durant la s\u00e9ance, mais ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>On a l\u2019impression que ce formatage se diss\u00e9mine, diriez-vous que m\u00eame Arte, par exemple, ne s\u2019autorise plus de libert\u00e9 cr\u00e9ative comme avant\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai le sentiment que, depuis quelques ann\u00e9es, m\u00eame Arte rejoint progressivement cette tendance. Ce que je dis l\u00e0 peut sembler un peu s\u00e9v\u00e8re, mais je suis s\u00fbr que les diffuseurs peuvent l\u2019entendre. Ils avoueraient sans r\u00e9ticence qu\u2019ils redoutent le vide sur leur \u00e9cran. De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, je crois que le renforcement du formatage sur toutes les cha\u00eenes est une ligne constante depuis dix ans. Ce n\u2019est pas la faute de tel ou tel diffuseur, c\u2019est l\u2019outil t\u00e9l\u00e9vision qui, d\u2019une certaine mani\u00e8re, s\u2019est transform\u00e9. C\u2019est une tendance lourde. Encore une fois, ce n\u2019est pas li\u00e9 \u00e0 des personnes, c\u2019est syst\u00e9mique : l\u2019outil ne supporte plus le vide et pr\u00e9suppose aujourd\u2019hui un t\u00e9l\u00e9spectateur qui n\u2019a plus grand chose en commun avec celui qu\u2019on connaissait jusqu\u2019alors. Il y a l\u00e0 une mutation, de l\u2019outil et de l\u2019utilisateur, qui est philosophiquement assez profonde. Personnellement, je ne peux pas me battre contre cette transformation. Et je me dis qu\u2019un outil, finalement, ce n\u2019est qu\u2019un outil\u00a0: c\u2019est fait pour un usage. Si l\u2019usage ne convient plus, il vaut mieux changer d\u2019outil.<\/p>\n<p><strong>Votre libert\u00e9 construite depuis des ann\u00e9es, vous la trouvez maintenant c\u00f4t\u00e9 cin\u00e9ma et sortie en salle\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est compliqu\u00e9 parce que cette libert\u00e9 est tr\u00e8s difficile \u00e0 tenir. Je ne peux pas me pr\u00e9tendre compl\u00e8tement libre, je n\u2019\u00e9chappe pas plus qu\u2019un autre au syst\u00e8me. La t\u00e9l\u00e9vision, je continue d\u2019en faire,\u00a0pour des portraits d\u2019intellectuels. Mais je regrette beaucoup que cette t\u00e9l\u00e9vision, avec laquelle j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 quatre long-m\u00e9trages que j\u2019appelle \u201cromanesques\u201d, ne puisse plus les produire pour des raisons de formatage. Qu\u2019elle n\u2019accepte plus la mise en sc\u00e8ne de param\u00e8tres cin\u00e9matographiques comme la lenteur, la dur\u00e9e ou la complexit\u00e9. Apr\u00e8s, c\u2019est aussi une affaire de choix personnel. Actuellement, je suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 sortir des films en salles, parce que c\u2019est un dispositif diff\u00e9rent, une autre relation au public. Et l\u2019id\u00e9e d\u2019accompagner un film en salles, avec des rencontres et des d\u00e9bats durant plusieurs mois, est assez excitante. En fait, j\u2019aimerais bien pouvoir encore faire les deux\u00a0: \u00e0 la fois sortir des films en salles et r\u00e9aliser des portraits pour la t\u00e9l\u00e9vision. Mais, \u00e0 mon grand regret, je crois qu\u2019il n\u2019y a plus de place pour mes long-m\u00e9trages dans la t\u00e9l\u00e9vision actuelle. La ligne documentaire que je d\u00e9fends n\u2019a plus d\u2019avenir de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0\u2026<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui vous int\u00e9resse dans ce qui se fait actuellement en mati\u00e8re de formes documentaires ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui m\u2019attire, c\u2019est ce qui rejoint mes pr\u00e9occupations\u00a0: un documentaire un peu aux marges. Je suis int\u00e9ress\u00e9 par les autres disciplines qui sont venues depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es s\u2019agr\u00e9ger au documentaire et qui, \u00e0 mon point de vue, ont desserr\u00e9 le c\u00f4t\u00e9 trop \u201cdocumentaire document\u00e9\u201d du cin\u00e9ma du r\u00e9el. Je pense notamment aux gens des arts plastiques, ou de l\u2019art vid\u00e9o, qui ont fait du documentaire un objet un peu plus onirique. Par exemple, quelqu\u2019un comme Vincent Dieutre, venu des arts plastiques, a apport\u00e9 des formes int\u00e9ressantes.<\/p>\n<p>De tels cin\u00e9astes travaillent autant sur l\u2019image et sur les formes que sur le sujet. Ils apportent une mani\u00e8re de faire diff\u00e9rente de celle qu\u2019utilisait traditionnellement le documentaire\u00a0\u2013 celui qui vient du cin\u00e9ma soci\u00e9tal, militant, ethnographique, celui qui se mesure au monde dans un rapport assez frontal. L\u2019\u00e9tat du documentaire aujourd\u2019hui me semble donc plus multiple, plus riche qu\u2019auparavant. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un cin\u00e9ma porteur d\u2019une certaine gravit\u00e9 existentielle, la gravit\u00e9 du monde, les hommes\u00a0\u00a0et leurs tourments\u00a0\u2013 et ce cin\u00e9ma reste n\u00e9cessaire, il a sa place, peut-\u00eatre centrale\u00a0-, existent maintenant de nouveaux modes de r\u00e9cits. Cet autre versant du documentaire a \u00e9t\u00e9 rendu possible gr\u00e2ce \u00e0 des artistes qui ont montr\u00e9 qu\u2019on pouvait parler du monde de mani\u00e8re plus ludique, avec moins de gravit\u00e9. Je suis dans cette p\u00e9riph\u00e9rie, dans la lign\u00e9e d\u2019un cin\u00e9aste comme Richard Dindo, par exemple, qui a pratiqu\u00e9 avant moi, et avec quel brio\u00a0!, un documentaire qui travaille sur la m\u00e9moire, sur le temps, sur les traces.<\/p>\n<p><strong>Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9tat du documentaire, \u00eates-vous inquiet de la pr\u00e9carit\u00e9 grandissante des r\u00e9alisateurs, dont parle un rapport de la Scam <a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a> ? Quelle est votre propre exp\u00e9rience ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tat du documentaire, en termes esth\u00e9tiques ou artistiques, est ce qu\u2019il est. Je suis content d\u2019y avoir trouv\u00e9 ma place, et je trouve tr\u00e8s bien que d\u2019autres s\u2019inscrivent dans une tendance diff\u00e9rente de la mienne. En revanche, ce qui m\u2019inqui\u00e8te, c\u2019est la difficult\u00e9 grandissante d\u2019acc\u00e9der au m\u00e9tier et de pouvoir en vivre.<\/p>\n<p>Je ne sais pas comment vont faire les jeunes r\u00e9alisateurs qui d\u00e9butent et n\u2019ont pas la chance que j\u2019ai eue \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je commen\u00e7ais. Il faut certainement qu\u2019ils inventent d\u2019autres solutions, nouvelles, radicales. Il n\u2019y a pas de solution de continuit\u00e9, je n\u2019y crois pas du tout. Si l\u2019on essaie de sauver \u00e0 tout prix la mani\u00e8re dont on travaillait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, on va dans une impasse. Parce que les supports et la mani\u00e8re de travailler ont chang\u00e9. Avant, on ne pouvait pas commencer \u00e0 faire un film si on n\u2019avait pas d\u2019argent pour acheter la pellicule ou louer le mat\u00e9riel. Aujourd\u2019hui, cela devient tr\u00e8s facile parce que le mat\u00e9riel s\u2019ach\u00e8te peu cher et le support ne co\u00fbte rien. Bon, mais que fait-on du film une fois qu\u2019il est tourn\u00e9\u00a0? Le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9conomie d\u2019un film s\u2019est simplement d\u00e9plac\u00e9, du tournage vers la diffusion et distribution. Mais les difficult\u00e9s n\u2019ont pas disparu.<\/p>\n<p>Concernant mes revenus en tant que cin\u00e9aste (et je ne vis que de cela), ils ont toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9quilibr\u00e9s entre des salaires de r\u00e9alisateur, des droits d\u2019auteur\u00a0\u2013 obtenus en travaillant pour la t\u00e9l\u00e9vision\u00a0-, et des indemnit\u00e9s d\u2019intermittent du spectacle. C\u2019est vraiment un tiers, un tiers, un tiers. Mais un de ces tiers va dispara\u00eetre si je ne per\u00e7ois plus de droits d\u2019auteur, au motif que la t\u00e9l\u00e9vision ne produit plus les long-m\u00e9trages que je faisais auparavant avec elle.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s difficile aujourd\u2019hui, pour un jeune r\u00e9alisateur de documentaire, d\u2019acqu\u00e9rir et de conserver le statut d\u2019intermittent du spectacle, \u00e0 cause du rythme du travail exig\u00e9. Moi, je peux le faire car j\u2019ai de l\u2019exp\u00e9rience, je tourne beaucoup. Mais c\u2019est le fruit d\u2019ann\u00e9es de travail et aussi de gal\u00e8res, tout \u00e7a n\u2019est pas tomb\u00e9 du ciel. Un trentenaire, aujourd\u2019hui, aura plus de difficult\u00e9s \u00e0 acc\u00e9der durablement \u00e0 ce statut d\u2019intermittent.<\/p>\n<p>Il faut tout repenser. Les jeunes r\u00e9alisateurs devraient, je crois, red\u00e9finir compl\u00e8tement le m\u00e9tier. Ils ne peuvent absolument pas travailler dans la continuit\u00e9 des gens des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p><strong>Est-ce que les nouveaux supports, notamment le Web, vous paraissent quelque chose d\u2019int\u00e9ressant, comme nouvel outil de diffusion, de cr\u00e9ation, on parle de \u00ab\u00a0webdoc\u00a0\u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p>Je suis tr\u00e8s optimiste sur les nouveaux supports qui apparaissent. On est dans une p\u00e9riode fascinante, avec de nouvelles libert\u00e9s, de nouveaux espaces de cr\u00e9ation, dont certains viendront probablement du c\u00f4t\u00e9 du webdocumentaire. C\u2019est formidable parce que ceux qui travaillent dans cette voie ne savent pas encore \u00e0 qui ils vont s\u2019adresser, ils doivent susciter un nouveau spectateur pour leur nouvel outil. Ils peuvent donc inventer des modes de travail tr\u00e8s innovants. Le poids de la machine, qui \u00e9crase les gens de t\u00e9l\u00e9vision, n\u2019a pas de prise sur eux.<\/p>\n<p>Pour l\u2019instant, le webdoc ne me para\u00eet pas encore compl\u00e8tement convaincant, parce qu\u2019on est encore davantage sur l\u2019outil que sur le contenu. Mais j\u2019ai tout \u00e0 fait confiance, chaque g\u00e9n\u00e9ration a finalement invent\u00e9 les contenus adapt\u00e9s aux nouvelles inventions.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse des g\u00e9n\u00e9rations qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations se d\u00e9tournent de la t\u00e9l\u00e9vision. Ce n\u2019est plus un outil qui les int\u00e9resse. Je crois que la t\u00e9l\u00e9vision \u201c\u00e0 l\u2019ancienne\u201d ne reviendra pas. Par contre, si elle se rapproche des autres supports qui sont en train d\u2019\u00e9merger\u00a0\u2013 t\u00e9l\u00e9phone portable, Iphone, tablette, etc.\u00a0\u2013 cela peut d\u00e9boucher sur un objet qui va s\u2019unifier, avec des contenus probablement tr\u00e8s int\u00e9ressants, mais avec d\u2019autres param\u00e8tres\u00a0: il y aura davantage d\u2019\u00e9changes avec le spectateur.<\/p>\n<p><strong>Vous consacrez une partie de votre temps \u00e0 des activit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9fense et la diffusion du cin\u00e9ma documentaire, \u00e0 des actions de formation\u2026 Que repr\u00e9sentent ces activit\u00e9s par rapport \u00e0 la conception de votre m\u00e9tier, \u00e0 ce que vous souhaitez transmettre\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Faire des films est une activit\u00e9 qui peut \u00eatre assez solitaire. On est seul ma\u00eetre \u00e0 bord, il faut croire \u00e0 son enthousiasme, \u00e0 son \u00e9go, l\u2019autisme menace t\u00f4t ou tard. J\u2019essaie de compenser cela par une grande insertion dans le milieu, pour partager avec les autres, d\u00e9couvrir ce qu\u2019ils sont, ce qu\u2019ils font. Je fais partie d\u2019un certain nombre d\u2019associations\u00a0\u2013 par exemple Addoc, l\u2019Association des documentaristes, dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sident. Je m\u2019inscris dans ce milieu tr\u00e8s maill\u00e9, o\u00f9 il y a beaucoup de liens, de r\u00e9seaux qui veulent assurer la promotion du documentaire. Je le fais aussi en participant \u00e0 des commissions qui donnent des aides, notamment en r\u00e9gions. En France, le milieu du documentaire est assez performant. Tout le monde s\u2019affaire, communique, \u00e9change. C\u2019est tr\u00e8s vivant.<\/p>\n<p>Par ailleurs, j\u2019interviens ponctuellement dans des actions de formation pour toutes sortes d\u2019organismes, en r\u00e9gions ou \u00e0 Paris, en formation continue ou dans des \u00e9coles\u00a0\u2013 par exemple l\u2019Ecole Louis Lumi\u00e8re, ou l\u2019Atelier documentaire de la Femis. Mais je ne donne pas des cours. Ce n\u2019est pas de l\u2019enseignement comme j\u2019en ai fait avec la philosophie. D\u2019ailleurs, je ne crois pas du tout \u00e0 la transmission conceptuelle du cin\u00e9ma. Je parle plut\u00f4t de ce que je fais, je montre des films, je commente. Je ne dis pas ce qu\u2019il faut faire, mais plut\u00f4t\u00a0: c\u2019est vous qui avez la solution, laissez-vous aller. Et si vous vous int\u00e9ressez \u00e0 mon cas, sachez que je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 form\u00e9, j\u2019ai tout improvis\u00e9, j\u2019ai appris en le faisant. On peut tr\u00e8s bien avancer comme \u00e7a. C\u2019est cette exp\u00e9rience de libert\u00e9\u00a0et d\u2019initiative que j\u2019essaie de transmettre \u00e0 mes auditeurs.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par Isabelle Didier et Philippe Raynaud (Ina).<br \/>\n<\/strong>Entretien en ligne :\u00a0<span class=\"skimlinks-unlinked\">http:\/\/www.ina-expert.com\/e-dossier-le-documentaire-un-genre-multiforme\/profession-cineaste.html<\/span><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> G\u00e9rald Collas, \u00ab\u00a0Un cin\u00e9ma hant\u00e9\u00a0\u00bb, in \u00ab\u00a0Fran\u00e7ois Caillat, un cin\u00e9ma hant\u00e9 \u00bb, catalogue \u00e9dit\u00e9 par l\u2019Institut Fran\u00e7ais (Minist\u00e8re des Affaires Etrang\u00e8res), 2011.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0Une Jeunesse amoureuse\u00a0\u00bb, 105\u2019, 2012, coproduction Films du Tamarin, Ere Production, Ina, Atopic. Distribution Films du Tamarin (sortie en salles en avril 2013).<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb, 90\u2019, 1998. Coproduction Gloria Films, Ina, Arte. Diffusion Arte, \u00e9dition DVD Docnet.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0 Bienvenue \u00e0 Bataville\u00a0\u00bb, 90\u2019, 2007. Coproduction Unlimited, Films Hatari, Ina. Distribution Unlimited (sortie en salles en 2007).<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> \u00ab\u00a0La Quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb, 75\u2019, 1996. Coproduction Gloria Films, Ina, Arte. Diffusion Arte, \u00e9dition DVD Docnet.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> \u00ab\u00a0Trois Soldats allemands\u00a0\u00bb, 80\u2019, 2001. Coproduction Gloria Films, Ina, Films de l\u2019Observatoire, Arte. Diffusion Arte, \u00e9dition DVD Docnet.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u00ab\u00a0L\u2019Affaire Val\u00e9rie\u00a0\u00bb, 75\u2019, 2004. Coproduction Archipel 33, Ina, Arte. Diffusion Arte, \u00e9dition DVD Docnet.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00ab\u00a0Julia Kristeva, \u00e9trange \u00e9trang\u00e8re\u00a0\u00bb, 60\u2019, 2006. Coproduction Ina, SoFilms, Arte. Diffusion Arte, \u00e9dition coffret DVD Ina Editions.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> \u00ab\u00a0JMG Le Cl\u00e9zio, entre les mondes\u00a0\u00bb, 52\u2019, 2008. Coproduction The Factory, Ina, France 5. Diffusion France 5 (collection \u201cEmpreintes\u201d), \u00e9dition DVD France T\u00e9l\u00e9vision.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00ab\u00a0Peter Sloterdijk, un philosophe allemand\u00a0\u00bb, 60\u2019, 2003. Coproduction Ina, Arte. Diffusion Arte.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00ab\u00a0 Aragon, Malraux, Drieu la Rochelle\u00a0: d\u2019une guerre \u00e0 l\u2019autre\u00a0\u00bb, 56\u2019, 2012. Coproduction Ina, France 3. Diffusion France 3.<br \/>\n12 \u00ab\u00a0Foucault contre lui-m\u00eame\u00a0\u00bb, coproduction The Factory, Arte, diffusion en 2014.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"><\/a><a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Thierry Garrel a dirig\u00e9 l\u2019Unit\u00e9 documentaire de Arte, de sa cr\u00e9ation en 1992 jusqu\u2019en 2008. Il y a men\u00e9 une politique ambitieuse au service du documentaire d\u2019auteurs.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/caillatfrancois.wordpress.com\/2017\/07\/04\/profession-cineaste\/#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">(4]<\/a> Voir \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.scam.fr\/Portals\/0\/Contenus\/documents\/Dossiers\/2011\/scam_etat-des-lieux-du-doc_web.pdf\">\u00c9tat des lieux du documentaire\u00a0<\/a>\u00bb, Scam, juin 2011.<\/p>\n<p>[\/et_pb_text][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><div class=\"et_pb_row et_pb_row_0 et_pb_row_empty\">\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t\t\n\t\t\t<\/div> Entretien avec Fran\u00e7ois Caillat par Isabelle Didier et Philippe Raynaud \u2013 Ina (Institut National de l\u2019Audiovisuel). Apr\u00e8s un parcours universitaire (agr\u00e9g\u00e9 de philosophie, \u00e9tudes de musique et d\u2019ethnologie), Fran\u00e7ois Caillat tourne des courts-m\u00e9trages de fiction, des films musicaux et des s\u00e9ries de documentaires courts. Depuis le milieu des ann\u00e9es 1990, il s\u2019est engag\u00e9 dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"on","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","wds_primary_category":0,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-344","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes-publies"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/344","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=344"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/344\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=344"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=344"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=344"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}