{"id":198,"date":"2018-03-05T00:11:21","date_gmt":"2018-03-04T23:11:21","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiscaillat.com\/?p=198"},"modified":"2020-12-29T17:55:08","modified_gmt":"2020-12-29T16:55:08","slug":"la-memoire-des-lieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/2018\/03\/05\/la-memoire-des-lieux\/","title":{"rendered":"La m\u00e9moire des lieux"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section fb_built=\u00a0\u00bb1&Prime; _builder_version=\u00a0\u00bb3.22&Prime; fb_built=\u00a0\u00bb1&Prime; bb_built=\u00a0\u00bb1&Prime; _i=\u00a0\u00bb0&Prime; _address=\u00a0\u00bb0&Prime;][et_pb_row _builder_version=\u00a0\u00bb3.25&Prime; background_size=\u00a0\u00bbinitial\u00a0\u00bb background_position=\u00a0\u00bbtop_left\u00a0\u00bb background_repeat=\u00a0\u00bbrepeat\u00a0\u00bb _i=\u00a0\u00bb0&Prime; _address=\u00a0\u00bb0.0&Prime;][et_pb_column type=\u00a0\u00bb4_4&Prime; _builder_version=\u00a0\u00bb3.25&Prime; custom_padding=\u00a0\u00bb|||\u00a0\u00bb _i=\u00a0\u00bb0&Prime; _address=\u00a0\u00bb0.0.0&Prime; custom_padding__hover=\u00a0\u00bb|||\u00a0\u00bb][et_pb_text _builder_version=\u00a0\u00bb3.29.3&Prime; text_orientation=\u00a0\u00bbjustified\u00a0\u00bb _i=\u00a0\u00bb0&Prime; _address=\u00a0\u00bb0.0.0.0&Prime;]<\/p>\n<header class=\"entry-header\"><time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\"><br \/> <strong><em>\u00abL\u2019humeur vagabonde\u00bb,\u00a0<time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\">France-Inter<time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\"><\/time><\/time><time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\"> : en<\/time><\/em><em><time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\">tretien<\/time> avec Fran\u00e7ois Caillat par Kathleen Evin<\/em><\/strong><\/time><em><strong><time class=\"entry-date\" datetime=\"2017-07-04T17:22:13+00:00\"><\/time><\/strong><br \/> <\/em><\/header>\n<header class=\"entry-header\"><em><\/em><\/header>\n<header class=\"entry-header\"><em><br \/>&#8212;<br \/><\/em><\/header>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"entry-content\">\n<p>KATHLEEN EVIN\u00a0: Bienvenue dans cette \u00abhumeur vagabonde\u00bb qui vous demandera aujourd\u2019hui une \u00e9coute toute particuli\u00e8re. Pas facile, en effet, d\u2019\u00e9voquer des sentiments, des sensations, des \u00e9motions, qui n\u2019ont pas de nom pr\u00e9cis, mais qui pourtant vous envahissent parfois avec une violence surprenante devant un paysage apparemment paisible.<\/p>\n<p>L\u2019histoire tourment\u00e9e des hommes impr\u00e8gne-t-elle \u00e0 jamais les lieux o\u00f9 elle se d\u00e9roule\u00a0? Et pourrait-on traverser la place du march\u00e9 \u00e0 Rouen, les vastes plaines de la Somme, les collines caillouteuses qui bordent l\u2019Ebre, les champs paisibles qui entourent la petite ville de Weimar, sans ressentir, au plus profond, les douleurs et les morts dont ils ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre indiff\u00e9rent\u00a0?<\/p>\n<p>Philosophe de formation, Fran\u00e7ois Caillat est un documentariste tr\u00e8s particulier puisqu\u2019il ne filme que l\u2019infilmable\u00a0: l\u2019ou\u00efe, le langage, le souvenir. Originaire de Lorraine, une r\u00e9gion \u00e9cartel\u00e9e entre deux patries, il a cherch\u00e9 \u00e0 comprendre par les paysages, les silences, ce que la parole des hommes se refusait \u00e0 livrer\u00a0: la m\u00e9moire des lieux.<\/p>\n<p>C\u2019est exactement cela dont il nous parlera ce soir.<\/p>\n<p>*******<\/p>\n<p>KATHLEEN EVIN\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, on ne va pas se livrer \u00e0 un inventaire \u00e0 la Georges Perec. Et pourtant, c\u2019est bien de souvenance qu\u2019il s\u2019agit ce soir. Qu\u2019est-ce qui vous a plong\u00e9 dans ce domaine si flou pour un documentariste\u00a0?<\/p>\n<p>FRAN\u00c7OIS CAILLAT\u00a0: \u201c\u00a0Si flou\u00a0\u201d, je ne suis pas s\u00fbr. On parle de m\u00e9moire des lieux. Et je pense que les lieux, c\u2019est quelque chose d\u2019extr\u00eamement cin\u00e9matographique. C\u2019est quelque chose qu\u2019on peut filmer assez facilement, qui est tr\u00e8s pr\u00e9sent. Et c\u2019est une donn\u00e9e de d\u00e9part s\u00e9duisante pour un documentariste.<br \/> Je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 l\u2019id\u00e9e de\u00a0<em>trace<\/em>\u00a0: en partant de ces paysages, de ces d\u00e9cors, de ces lieux, de ces villes dans lesquelles se sont pass\u00e9s des \u00e9v\u00e9nements \u00e0 la recherche desquels je m\u2019en vais. La r\u00e9union des deux directions,\u00a0<em>m\u00e9moire<\/em>\u00a0et\u00a0<em>lieu<\/em>, fabrique quelque chose de tr\u00e8s pr\u00e9cis. Pour moi, c\u2019est vraiment un projet cin\u00e9matographique. C\u2019est aussi un projet de\u00a0<em>documentariste<\/em>\u00a0parce que je parle de lieux bien r\u00e9els. Je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 des histoires r\u00e9elles. Pass\u00e9es, mais r\u00e9elles.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Il s\u2019agit, en tout cas pour vous, Fran\u00e7ois Caillat, de lieux tr\u00e8s pr\u00e9cis puisque vous \u00eates d\u2019origine lorraine. Toute votre famille y est implant\u00e9e. Et d\u2019ailleurs, vous avez r\u00e9alis\u00e9 en 1997 un film qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb<\/strong>\u00a0: la v\u00f4tre.<br \/> Est-ce que le fait d\u2019appartenir \u00e0 une terre comme la Lorraine\u00a0\u2013 qui a \u00e9t\u00e9 si souvent envahie, d\u00e9pec\u00e9e, prise, reprise, conquise, abandonn\u00e9e\u00a0-, est-ce que c\u2019est cela, qui vous tient le plus \u00e0 coeur\u00a0? Est-ce que cette m\u00e9moire, ce go\u00fbt pour la m\u00e9moire des lieux, vous viennent d\u2019abord de l\u2019histoire familiale\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, obligatoirement, au sens o\u00f9 les \u00e9motions qu\u2019on a eues comme enfant sont toujours f\u00e9condes et tr\u00e8s porteuses pour faire des films. C\u2019est rechercher dans ses \u00e9motions d\u2019enfance quelque chose sur quoi travailler. Je suis n\u00e9 dans cette r\u00e9gion, j\u2019y ai grandi, j\u2019ai pass\u00e9 pas mal de temps l\u00e0-bas \u00e9tant jeune. C\u2019est donc pour moi \u00e0 l\u2019origine de beaucoup de significations. Mais ce sont des significations d\u2019enfant, ou d\u2019adolescent. Ce sont des souvenirs. Et il s\u2019agit de les retravailler, de les transcrire, de les importer, dans un domaine qui est tout autre\u00a0: celui de l\u2019activit\u00e9 que je fais, c\u2019est-\u00e0-dire cin\u00e9aste. Tout ce travail, qui va de l\u2019enfance jusqu\u2019\u00e0 un m\u00e9tier d\u2019adulte, est tr\u00e8s passionnant. C\u2019est un travail de transformation qui me prend tout mon temps, toute ma t\u00eate. D\u2019ailleurs je ne sais m\u00eame pas si c\u2019est un\u00a0<em>travail<\/em>. C\u2019est une situation, une position, un sentiment. C\u2019est presque une\u00a0<em>mani\u00e8re d\u2019\u00eatre<\/em>.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: En tout cas, cette terre est \u00e0 la fois familiale\u00a0\u2013 donc agr\u00e9able\u00a0\u2013 et en m\u00eame temps hant\u00e9e par des morts\u00a0: des morts allemands, des morts fran\u00e7ais. Est-ce que \u00e7a veut dire que, pour vous, cela a \u00e9t\u00e9 comme une sorte de\u00a0<em>territoire<\/em>\u00a0<em>hant\u00e9<\/em>qu\u2019il vous fallait, arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, r\u00e9apprivoiser\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, et m\u00eame plus que r\u00e9apprivoiser. Tout simplement pouvoir m\u2019en approcher. Le film \u00ab\u00a0<strong>La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<\/strong>\u00ab\u00a0, que j\u2019avais fait sur ma famille, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re mani\u00e8re de m\u2019en approcher. C\u2019est-\u00e0-dire de penser \u00e0 ce qu\u2019avait pu \u00eatre ma famille dans ce lieu que je connaissais bien. Quand on grandit dans un lieu, on ne sait pas forc\u00e9ment qui a v\u00e9cu avant\u00a0: la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant, deux g\u00e9n\u00e9rations, trois g\u00e9n\u00e9rations\u2026 Les gens ne sont plus l\u00e0. Pour moi, retrouver ce pass\u00e9, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un point de d\u00e9part. Je d\u00e9couvrais que ces lieux\u00a0\u2013 que j\u2019avais cru simplement charg\u00e9s de mon enfance\u00a0\u2013 \u00e9taient en fait charg\u00e9s de bien plus que \u00e7a. Ils \u00e9taient charg\u00e9s de toute une histoire que je me suis mis en qu\u00eate d\u2019aller rechercher.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Votre dernier film passe sur Arte, lundi 5 novembre \u00e0 22 h 30, et s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0. Ce film s\u2019ouvre sur l\u2019exhumation en 1951 d\u2019un squelette\u00a0\u2013 le cadavre d\u2019un soldat allemand inconnu\u00a0-, sur les lieux de votre enfance. Et on se rend compte assez vite que cette anecdote, qui est un bon point de d\u00e9part pour un film qui raconterait une histoire, n\u2019est qu\u2019une sorte de pr\u00e9texte \u00e0 un voyage dans une Lorraine un peu\u2026 j\u2019allais dire devenue une sorte de\u00a0<em>m\u00e9taphore<\/em>, puisque on n\u2019y voit pas un \u00eatre vivant. On entend des voix, le plus souvent par t\u00e9l\u00e9phone, mais il n\u2019y a de vivant que les paysages.<br \/> Avant d\u2019en parler, on va \u00e9couter la voix d\u2019une vieille dame qui raconte, en quelques mots terribles, ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 l\u2019histoire de ces lieux en Lorraine.<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Ce document raconte bien la d\u00e9chirure apparue chez les jeunes lorrains\u00a0: ils \u00e9taient oblig\u00e9s de porter un uniforme \u00e9tranger et, en m\u00eame temps, ils se sentaient consid\u00e9r\u00e9s comme des ennemis. C\u2019est vrai que \u00e7a pose la question\u00a0: Qui sommes-nous? Contre qui nous battons-nous\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Reparlons de cette histoire de soldat d\u00e9terr\u00e9 car c\u2019est le point de d\u00e9part. Dans le jardin d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, il y avait une d\u00e9pouille de soldat allemand. J\u2019en ai toujours entendu parler quand j\u2019\u00e9tais enfant. Dans les ann\u00e9es 50, ce soldat a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terr\u00e9\u00a0\u2013 je ne sais pour quelle raison, les militaires de la guerre de 40 devaient probablement \u00eatre renvoy\u00e9s ailleurs. Ce qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9, \u00e0 partir de ce fait divers, de cet \u00e9v\u00e9nement un peu singulier, c\u2019est de r\u00e9fl\u00e9chir plus largement \u00e0 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pour tous les gens qui avaient v\u00e9cu \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Et \u00e0 partir d\u2019une anecdote d\u2019allemand enterr\u00e9 dans un jardin, j\u2019ai d\u00e9couvert qu\u2019il y avait eu effectivement alentour des tas de destin\u00e9es avec des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Et je me suis demand\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pour tous ces gens, durant la mobilisation et la guerre de 40.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: D\u2019autant plus que, au sein d\u2019une m\u00eame famille, on pouvait combattre sous l\u2019uniforme fran\u00e7ais ou sous l\u2019uniforme allemand. C\u2019est-\u00e0-dire que des fr\u00e8res, des cousins, des gens d\u2019une m\u00eame famille, pouvaient se retrouver embrigad\u00e9s dans deux arm\u00e9es ennemies.<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, mais il faut distinguer ce qui s\u2019est pass\u00e9 durant les deux annexions allemandes\u00a0: celle qui a eu lieu de 1871 \u00e0 1918, et celle qui a eu lieu entre 1940 et 1944.<br \/> Entre 1940 et 1944, quasiment tous les jeunes Mosellans et Alsaciens ont \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9s dans l\u2019arm\u00e9e allemande et sont partis, en g\u00e9n\u00e9ral sur le front de l\u2019Est. Ils ont combattu dans les rangs de la Wehrmacht.<br \/> En 1914, les Lorrains \u00e9taient annex\u00e9s, mais il y avait quand m\u00eame de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re\u00a0\u2013 c\u2019est-\u00e0-dire dans la partie de la Lorraine qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 annex\u00e9e en 1871 (par exemple du c\u00f4t\u00e9 de Nancy)\u00a0-, il y avait des Fran\u00e7ais qui \u00e9taient leurs cousins. Et effectivement, il y a eu des familles qui se sont retrouv\u00e9es avec des enfants dans chacune des deux arm\u00e9es qui se sont combattues durant la Premi\u00e8re Guerre Mondiale.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Du coup, la m\u00e9moire qui vient apr\u00e8s ces \u00e9v\u00e9nements tragiques\u00a0\u2013 qui consiste \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer les martyrs, les morts, et \u00e0 repartir dans un avenir apais\u00e9\u00a0\u2013 cette m\u00e9moire est devenue impossible sur cette terre. Comment faire pour conc\u00e9l\u00e9brer le souvenir de morts allemands dans un pays qui est redevenu fran\u00e7ais\u00a0? C\u2019est assez particulier\u2026<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Europe, donc tout est un peu apais\u00e9. Mais il reste encore beaucoup de survivants de la derni\u00e8re guerre. Il y a des traces fortes, il y a des gens qui ont la m\u00e9moire de cette guerre de mani\u00e8re tr\u00e8s vive, tr\u00e8s douloureuse. Et il existe une esp\u00e8ce de foss\u00e9 entre ceux qui ont v\u00e9cu cette p\u00e9riode, qui en gardent un souvenir un peu\u2026. presque une certaine culpabilit\u00e9\u00a0: aucun Mosellan ni aucun Alsacien ne se vanterait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e allemande\u00a0; c\u2019\u00e9tait une obligation et elle est rest\u00e9e pendant tr\u00e8s longtemps v\u00e9cue comme une tache\u2026 Donc, entre ces survivants de la guerre et la g\u00e9n\u00e9ration plus jeune qui n\u2019a pas connu la guerre\u00a0\u2013 par exemple ma g\u00e9n\u00e9ration\u00a0: la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de lorrains qui n\u2019a pas connu de guerre franco-allemande, ce qui est \u00e0 la fois magnifique et tout \u00e0 fait incroyable\u00a0-, entre ces g\u00e9n\u00e9rations il y a forc\u00e9ment un hiatus. Et je trouve qu\u2019il y a un peu\u2026 non pas d\u2019incompr\u00e9hension r\u00e9ciproque, mais\u2026 le poids de l\u2019Histoire est pass\u00e9 par l\u00e0. \u00c7a fait une grosse diff\u00e9rence.<br \/> Ce qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9, c\u2019est d\u2019articuler deux \u00e9poques\u00a0: l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle j\u2019appartiens, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9poque de la construction europ\u00e9enne avec tous les al\u00e9as qu\u2019on conna\u00eet\u00a0\u2013 mais la relation franco-allemande, m\u00eame si ce n\u2019est pas toujours facile, a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent comme le\u00a0<em>noyau dur<\/em>\u00a0de l\u2019Europe\u00a0; et la p\u00e9riode d\u2019avant, c\u2019est-\u00e0-dire la g\u00e9n\u00e9ration de mes parents et de mes grands-parents qui ont v\u00e9cu, eux, ce noyau franco-allemand dans des termes beaucoup plus rudes\u2026<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, dans ce film \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, je disais tout \u00e0 l\u2019heure que les vivants \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 des voix, et que vous aviez film\u00e9s les paysages comme les vrais acteurs de cette histoire.<br \/> Les paysages de Lorraine vous ont-ils dit quelque chose que les survivants de cette histoire tourment\u00e9e ne pouvaient pas vous dire ?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Les paysages ont pris la place des personnages parce que j\u2019ai eu envie de faire un film un peu\u00a0<em>fantomatique<\/em>. Un peu hant\u00e9. Sur des destin\u00e9es pass\u00e9es qui impr\u00e8gnent beaucoup ces lieux. Les gens ne sont plus l\u00e0, donc je ne pouvais pas les faire parler. Mais m\u00eame ceux qui \u00e9taient l\u00e0, ceux qui restaient, je n\u2019avais pas envie de les mettre en avant et de les faire trop parler. Je pr\u00e9f\u00e9rais voir comment tout ce pass\u00e9 pouvait s\u2019inscrire dans les lieux, et notamment les paysages.<br \/> Il faut rappeler que cette partie de la Lorraine dans laquelle se passe le film, c\u2019est-\u00e0-dire la Moselle du c\u00f4t\u00e9 de Sarrebourg, est une Lorraine tr\u00e8s paysag\u00e9e. Ce n\u2019est pas la Lorraine sid\u00e9rurgique, ce n\u2019est pas la Meurthe-et-Moselle industrielle. C\u2019est un paysage situ\u00e9 au pied des Vosges, assez magnifique, fait de plaines, d\u2019\u00e9tangs, avec des for\u00eats compl\u00e8tement incroyables, notamment des sapins. C\u2019est un paysage qui est tr\u00e8s fort, tr\u00e8s prenant, il a vraiment une dimension qui\u2026 il porte en lui la possibilit\u00e9 de retrouver tout un pass\u00e9. Et il y a l\u00e0 toute une histoire investie\u00a0\u2013 \u00e0 supposer qu\u2019on s\u2019y int\u00e9resse et qu\u2019on ait envie de la filmer d\u2019une certaine mani\u00e8re. C\u2019est ce que j\u2019essaye de faire.<br \/> Je pense que le paysage peut\u2026 non pas prendre la place de l\u2019homme, mais en tout cas porter en lui toute la dimension de ce que l\u2019homme a mis dedans. On peut\u00a0<em>faire parler<\/em>\u00a0un paysage. Et c\u2019est aussi le propre d\u2019une d\u00e9marche cin\u00e9matographique. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il y a une mani\u00e8re de montrer les choses qui leur donne une ampleur. Mais ceci n\u2019existe pas forc\u00e9ment au premier regard quand on se prom\u00e8ne dans la Lorraine d\u2019aujourd\u2019hui. Si on passe rapidement sur une route, on ne sera pas forc\u00e9ment sensible \u00e0 \u00e7a. Mais il suffit de rester un petit peu, de s\u2019imbiber des lieux, et on peut essayer de retrouver dans ce paysage quelque chose qui vient du pass\u00e9. C\u2019est aussi une mani\u00e8re de les filmer un peu intemporelle. Ce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire, dans \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, c\u2019est de filmer les lieux de telle mani\u00e8re qu\u2019ils puissent fonctionner de la m\u00eame mani\u00e8re aujourd\u2019hui, ou il y a cinquante ans, ou il y a cent ans. Les m\u00eames lieux que j\u2019ai film\u00e9s fonctionnent ainsi sur plusieurs \u00e9poques, dans une dimension qui traverse le temps. Mais si elle traverse le temps, ce n\u2019est pas parce qu\u2019elle est d\u00e9nu\u00e9e d\u2019humain. C\u2019est parce qu\u2019elle traverse les \u00e9poques, elle porte toutes ces \u00e9poques, elle charrie plusieurs dimensions. Il y a une esp\u00e8ce de stratification des lieux, d\u2019<em>arch\u00e9ologie<\/em>. Du coup, \u00e9videmment, \u00e7a devient tr\u00e8s hant\u00e9, tr\u00e8s fantomatique. Et le moindre champ, la moindre maison, peuvent devenir terriblement lourds. Et m\u00eame pesants.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Est-ce qu\u2019il n\u2019y a pas aussi, peut-\u00eatre, une petite m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e9moire humaine\u00a0? La\u00a0<em>m\u00e9moire des lieux<\/em>\u00a0: il suffit d\u2019interroger les lieux, et ils raconteront l\u2019Histoire. Alors que la\u00a0<em>m\u00e9moire humaine<\/em>\u00a0est souvent refabriqu\u00e9e, recompos\u00e9e\u00a0; elle est partielle. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la m\u00e9moire des hommes est plus faillible que celle des lieux\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: C\u2019est s\u00fbr que la m\u00e9moire des survivants est toujours faillible. Je ne suis pas historien, mais je sais que les historiens, souvent, ont une certaine m\u00e9fiance pour les t\u00e9moins. Ils sont les premiers \u00e0 dire qu\u2019un t\u00e9moin, m\u00eame s\u2019il a v\u00e9cu les choses, peut s\u2019\u00eatre tromp\u00e9. Ou avoir en tous cas une m\u00e9moire d\u00e9faillante. N\u2019ayant pas v\u00e9cu cette p\u00e9riode, je ne vais pas dire que je me m\u00e9fie des t\u00e9moins, \u00e7a serait peut-\u00eatre beaucoup. \u00c7a pourrait supposer que je veux me mettre \u00e0 leur place\u00a0\u2013 ce qui n\u2019est pas le cas, parce que je n\u2019ai rien \u00e0 dire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelqu\u2019un qui a v\u00e9cu ces moments.<br \/> Je ne suis pas historien, je ne suis pas survivant. Je suis cin\u00e9aste. Je ne me m\u00e9fie pas des gens en tant que t\u00e9moins, j\u2019essaye de construire quelque chose qui soit plus collectif, plus\u00a0<em>romanesque<\/em>. D\u2019un point de vue global. Je pourrais convoquer un t\u00e9moin, deux t\u00e9moins, dix t\u00e9moins\u2026 M\u00eame ces dix ou cent t\u00e9moins seraient toujours moins que le lieu qui les a vu vivre \u00e0 un moment donn\u00e9. Parce que le lieu est forc\u00e9ment porteur de quelque chose de plus transversal, de plus\u00a0<em>g\u00e9n\u00e9ral<\/em>\u00a0\u2013 dans le bon sens du terme\u00a0: je pense que le lieu peut porter\u00a0<em>tous<\/em>\u00a0les t\u00e9moignages.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Par exemple, dans le film \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, une des histoires que vous racontez est celle de la famille Cailloux, qui a eu un jeune mort pendant la guerre de 14-18. C\u2019\u00e9tait une famille fran\u00e7aise auparavant, et Edouard Cailloux est mort sous l\u2019uniforme allemand. Et il est assez troublant d\u2019entendre les descendants de cette famille dire\u00a0: \u201c\u00a0Oui, mais il para\u00eet qu\u2019il est mort en se rendant vers les lignes fran\u00e7aises, pour revenir \u00e0 sa patrie d\u2019origine\u00a0\u201d. Alors que toute la correspondance qu\u2019il \u00e9changeait avec sa famille montre bien qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me\u00a0: il \u00e9tait soldat allemand. Cette m\u00e9moire, aujourd\u2019hui, des Lorrains redevenus fran\u00e7ais, a peut-\u00eatre besoin aussi de s\u2019arranger avec la r\u00e9alit\u00e9 que les lieux s\u2019obstinent \u00e0 raconter\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Les t\u00e9moins ne font finalement que prolonger les contradictions qui ont exist\u00e9 tout le temps. Prenons l\u2019exemple de cette famille Cailloux. Ils \u00e9taient fran\u00e7ais et apr\u00e8s 1870, ils ont \u00e9t\u00e9 annex\u00e9s. Edouard Cailloux, mort \u00e0 21 ans en 1915 sous uniforme allemand, \u00e9tait n\u00e9 citoyen allemand. Probablement \u00ab\u00a0fran\u00e7ais de coeur\u00a0\u00bb (comme on disait \u00e0 l\u2019\u00e9poque) parce que sa famille au d\u00e9part \u00e9tait fran\u00e7aise, il est mort sous nationalit\u00e9 et uniforme allemands. Ensuite, en 1918, toute cette partie de la Lorraine est redevenue fran\u00e7aise et la famille Cailloux n\u2019avait donc plus de raison de revendiquer le moindre h\u00e9ritage allemand. Mais c\u2019est vrai qu\u2019apr\u00e8s, il est rest\u00e9 pendant longtemps une esp\u00e8ce de contradiction vivante, consistant \u00e0 dire ce paradoxe \u00e9tonnant\u00a0: Edouard est mort sous uniforme allemand, mais en fait il est mort parce qu\u2019il voulait, tr\u00e8s probablement, rejoindre les tranch\u00e9es fran\u00e7aises et retrouver ses fr\u00e8res fran\u00e7ais. Je pense qu\u2019il existe effectivement des Lorrains qui ont essay\u00e9 de d\u00e9serter l\u2019arm\u00e9e allemande pour rejoindre les Fran\u00e7ais, ce n\u2019est pas du tout impossible. Mais dire cela, c\u2019est aussi faire fi de cette r\u00e9alit\u00e9\u00a0: toute la jeunesse de Moselle et d\u2019Alsace a combattu sous uniforme allemand pendant la guerre de 14\/18. Et c\u2019est l\u00e0 une\u00a0<em>contradiction nationale<\/em>\u00a0: il faut quand m\u00eame rappeler que la premi\u00e8re annexion n\u2019\u00e9tait pas une annexion de fait, c\u2019\u00e9tait une annexion tout \u00e0 fait l\u00e9gale\u00a0: le Parlement fran\u00e7ais a vot\u00e9, en bonne et due forme, la cession de la Moselle et de l\u2019Alsace aux Allemands en 1871. Tout \u00e7a \u00e9tait tr\u00e8s l\u00e9gal, tout \u00e0 fait arrang\u00e9. Et le fait d\u2019\u00eatre allemand en 1914, pour quelqu\u2019un qui \u00e9tait originaire de Lorraine, n\u2019\u00e9tait finalement que l\u2019effet de ce qu\u2019avaient d\u00e9cid\u00e9 ses a\u00een\u00e9s.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Ce qu\u2019il y a d\u2019extraordinaire, dans cette histoire, c\u2019est qu\u2019elle conna\u00eet un \u00e9pilogue en 1984, dans un lieu\u00a0\u2013 oh combien parlant\u00a0!\u00a0: Verdun, o\u00f9 Fran\u00e7ois Mitterrand prend la main du chancelier allemand Helmut Kohl. En pr\u00e9sence du neveu de Edouard Cailloux, Bruno Cailloux, qui est g\u00e9n\u00e9ral et qui commande la nouvelle brigade franco-allemande\u2026<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00a0\u00bb<br \/> (commentaire off, dit dans le film par Jean-Pierre Kalfon)<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><em>\u201cQuarante ans plus tard. En 1984. Ce militaire fran\u00e7ais qui commande la prise d\u2019armes s\u2019appelle Bruno Cailloux. Il a contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la nouvelle brigade franco-allemande\u2026 Il a particip\u00e9 aux premi\u00e8res op\u00e9rations conjointes des deux arm\u00e9es\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>Bruno Cailloux est un g\u00e9n\u00e9ral fran\u00e7ais.\u2026 C\u2019est le fils de Paul qui s\u2019est battu \u00e0 Saumur en 1940\u2026 C\u2019est le neveu d\u2019Edouard, l\u2019artilleur tu\u00e9 en 1915 sous uniforme allemand\u2026 C\u2019est aussi le neveu de Lucien Gasser, l\u2019infirmier militaire r\u00e9quisitionn\u00e9 en 14\u2026 Comme son garde Charles Engel\u2026 Lucien Gasser, dont le p\u00e8re Chrysostome est parti en Am\u00e9rique en 70 pour ne pas servir dans l\u2019arm\u00e9e du Reich\u2026 Et qui est revenu ensuite en Lorraine annex\u00e9e avec la nationalit\u00e9 allemande qu\u2019il a conserv\u00e9e jusqu\u2019en 1919\u2026 Il est alors redevenu fran\u00e7ais\u2026\u201c<\/em><\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Les histoires de famille en Lorraine, c\u2019est \u00e7a\u00a0: un moment on est fran\u00e7ais, un moment on est allemand. Et puis finalement l\u2019Europe apporte, en tout cas l\u00e0, une r\u00e9ponse qui ne renie pas la m\u00e9moire mais qui est une sorte de pardon. Est-ce qu\u2019on peut parler de pardon r\u00e9ciproque\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: De\u00a0<em>pardon<\/em>, je ne sais pas. En tout cas d\u2019aboutissement, oui.<br \/> Je voudrais apporter une pr\u00e9cision concernant l\u2019extrait sonore qu\u2019on vient d\u2019entendre. C\u2019est \u00e0 la fin du film, \u00e7a r\u00e9sume toute la contradiction qui n\u2019a pas cess\u00e9 d\u2019avoir lieu entre plusieurs g\u00e9n\u00e9rations tant\u00f4t allemandes, tant\u00f4t fran\u00e7aises. Et qui ont combattu d\u2019ailleurs avec bravoure\u00a0: Edouard est mort en 1915 sous uniforme allemand\u00a0; son jeune fr\u00e8re Paul n\u2019a pas fait la guerre de 1914 mais celle de 40 o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 un h\u00e9ros\u00a0\u2013 sous uniforme fran\u00e7ais cette fois-ci\u00a0; et le neveu de Edouard, le g\u00e9n\u00e9ral Bruno Cailloux est, quant \u00e0 lui, un des concepteurs de la Brigade franco-allemande\u2026 C\u2019est assez \u00e9tonnant de voir que le nouvel embryon de l\u2019arm\u00e9e franco-allemande a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par des gens qui avaient des parents militaires fran\u00e7ais et militaires allemands\u00a0!<br \/> Je pense que la relation franco-allemande n\u2019est pas de l\u2019ordre du\u00a0<em>pardon<\/em>, mais de l<em>\u2018apaisement<\/em>. Et c\u2019est plus que \u00e7a\u00a0: il n\u2019y avait rien d\u2019autre \u00e0 faire, d\u2019une certaine mani\u00e8re. Il y a eu trois guerres, trois guerres en un si\u00e8cle. Il y a eu une premi\u00e8re tentative de faire l\u2019Europe de mani\u00e8re\u2026 on va dire une\u00a0<em>pr\u00e9figuration<\/em>\u00a0<em>n\u00e9gative<\/em>, sous l\u2019hitl\u00e9risme. On sait ce que \u00e7a a donn\u00e9. Il y avait eu l\u2019annexion pr\u00e9c\u00e9dente, jusqu\u2019en 1918, qui \u00e9tait beaucoup plus douce et qui n\u2019\u00e9tait pas du tout semblable id\u00e9ologiquement. Et puis il y a eu la construction de l\u2019Europe. Et c\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 un moment o\u00f9 il y a eu un \u00e9puisement absolu des deux pays. Ce n\u2019est pas par hasard si ces deux pays ont pu former le noyau de ce qui se passe aujourd\u2019hui. Ce n\u2019est pas un pays qui a pardonn\u00e9 \u00e0 l\u2019autre\u00a0\u2013 m\u00eame si les Allemands ont \u00e9t\u00e9 vaincus en 1945 et en 18\u00a0\u2013 c\u2019est plut\u00f4t l\u2019aboutissement d\u2019une histoire. Je ne sais pas si \u00e7a aurait pu \u00eatre autrement.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, pour savoir bien regarder, notamment les lieux, il faut savoir aussi \u00e9couter. Avant 1999,vous avez r\u00e9alis\u00e9 un film qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>L\u2019Homme qui \u00e9coute<\/strong>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> <strong>\u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb<br \/> <\/strong>(commentaire off, dit dans le film par Fran\u00e7ois Caillat)<\/p>\n<p><em>Le silence\u00a0: ce qui annonce le doute et l\u2019inqui\u00e9tude\u2026<br \/> <\/em><em>Il y a ce qu\u2019on entend, il y a ce qu\u2019on invente. J\u2019observe les gens durant le soir. J\u2019imagine des vies. Je mets en images des r\u00eaveries sonores.\u2026<br \/> <\/em><em>Apr\u00e8s, il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 accorder les lieux aux sons que j\u2019ai imagin\u00e9s. Peut-\u00eatre l\u2019ai-je v\u00e9cu, peut-\u00eatre pas\u2026<br \/> <\/em><em>Alors, je me mets \u00e0 imaginer que tous les lieux gardent la m\u00e9moire sonore de leur pass\u00e9. \u00c7a pourrait \u00eatre Marseille\u00a0: souvenirs de gr\u00e8ves et cort\u00e8ges de dockers, souvenirs de toute la M\u00e9diterran\u00e9e\u2026<br \/> <\/em><em>Je suis l\u2019homme qui \u00e9coute et qui r\u00eave\u2026<\/em><\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, c\u2019est vous, \u201c l\u2019homme qui \u00e9coute et qui r\u00eave\u00a0\u201d\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, \u00e7a m\u2019arrive\u00a0! Ce qui est bien, avec les lieux, avec les paysages, c\u2019est qu\u2019on peut imaginer tout ce qui s\u2019est pass\u00e9\u00a0: non seulement l\u2019histoire des hommes, mais aussi toutes les sonorit\u00e9s qui ont fait cette histoire.<br \/> Tout \u00e0 l\u2019heure, vous me demandiez si je rempla\u00e7ais les t\u00e9moins par les paysages. C\u2019est vrai que les lieux permettent, eux aussi, d\u2019inventer toutes sortes de vies. Je fais du documentaire avec des gens qui ont exist\u00e9, mais j\u2019essaye aussi de compl\u00e9ter ce que je sais en inventant le reste. J\u2019invente toutes les vies qui auraient pu se passer, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celles dont j\u2019ai pu reconstituer quelques bribes. Disons que je m\u2019int\u00e9resse surtout aux histoires dont je n\u2019ai que des bribes.<br \/> Pour les sons, c\u2019est pareil\u00a0: s\u2019agissant du pass\u00e9, il faut les inventer. Je vois un paysage et j\u2019imagine des choses qui se sont pass\u00e9es l\u00e0. Par exemple \u00e0 Marseille, comme dans l\u2019extrait sonore qu\u2019on vient d\u2019\u00e9couter. \u00c0 Marseille, et dans beaucoup de ports (je suis sensible \u00e0 des villes comme Marseille mais \u00e7a pourrait \u00eatre n\u2019importe o\u00f9), on imagine tout un pass\u00e9 qui est mat\u00e9rialis\u00e9 par des voix, des musiques, des \u00e9v\u00e9nements sonores. Dans mon film \u00ab\u00a0<strong>L\u2019Homme qui \u00e9coute<\/strong>\u00ab\u00a0, consacr\u00e9 \u00e0 la perception des sons, il y a toute une partie qui consiste \u00e0 savoir ce qu\u2019on peut imaginer, r\u00eaver\u2026 ce qu\u2019on peut compl\u00e9ter\u2026 comment on peut restituer ce qui n\u2019existe plus qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9\u2026<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, vous savez que ces termes de\u00a0<em>lieux de m\u00e9moire<\/em>, ou de\u00a0<em>m\u00e9moire des lieux<\/em>, ont inspir\u00e9 beaucoup d\u2019historiens et de philosophes. Pierre Nora a \u00e9crit un tr\u00e8s beau livre l\u00e0-dessus, \u00ab\u00a0<strong>Les lieux de m\u00e9moire<\/strong>\u00ab\u00a0, et on pense tout de suite \u00e0 l\u2019\u00e9norme travail qui a \u00e9t\u00e9 fait. Dans son livre, Pierre Nora fait une distinction tr\u00e8s int\u00e9ressante entre\u00a0<em>la m\u00e9moire<\/em>\u00a0et\u00a0<em>l\u2019Histoire<\/em>. Pierre Nora dit que la m\u00e9moire sourd d\u2019un groupe qu\u2019elle soude\u00a0: il y a autant de m\u00e9moires que de groupes\u00a0; la m\u00e9moire est collective, plurielle et individualis\u00e9e. L\u2019Histoire, au contraire, appartient \u00e0 tous et \u00e0 personne. La m\u00e9moire s\u2019enracine dans le concret, dans l\u2019espace, le geste, l\u2019image et l\u2019objet\u00a0; la m\u00e9moire est un absolu. L\u2019Histoire ne conna\u00eet que le relatif. Et il ajoute que l\u2019Histoire \u00e9tait plus \u00e9quitable que la m\u00e9moire, sous-entendu\u00a0: pour les humains qu\u2019elle juge.<br \/> Est-ce que c\u2019est aussi votre avis\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: L\u2019Histoire est plus \u201c\u00a0\u00e9quitable\u00a0\u201d, c\u2019est ce que dirait un historien. Effectivement, les historiens ont l\u2019id\u00e9e de faire un travail plus objectif, donc plus d\u00e9barrass\u00e9 des sentiments, des souvenirs, des sensations. Ces historiens sont toutefois les premiers \u00e0 reconna\u00eetre que chaque d\u00e9cennie fabrique une nouvelle conception de l\u2019Histoire, et que c\u2019est tr\u00e8s bien comme \u00e7a. Disons que c\u2019est une science en \u00e9volution permanente. Par rapport \u00e0 la m\u00e9moire, \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir parce qu\u2019on peut dire que l\u2019Histoire advient quand la m\u00e9moire n\u2019est plus l\u00e0. La m\u00e9moire existe tant qu\u2019il y a des survivants, une tradition orale minimale, des gens qui ont vu, ou qui ont entendu quelqu\u2019un qui avait vu que, etc\u2026 Mais tout finit par s\u2019\u00e9puiser. Aujourd\u2019hui, si par exemple on parle de l\u2019\u00e9poque napol\u00e9onienne, il n\u2019y a plus que l\u2019historien qui puisse en parler. C\u2019est sur la base de choses \u00e9crites, de restes de m\u00e9moire, mais l\u2019historien est venu prendre la place de la m\u00e9moire.<br \/> Le travail du cin\u00e9aste se situe, chronologiquement, avant le travail de l\u2019historien. Le cin\u00e9aste travaille sur un registre qui est encore celui de la m\u00e9moire (soit que l\u2019on fasse parler des t\u00e9moins, comme le font beaucoup de mes coll\u00e8gues cin\u00e9astes, soit qu\u2019on s\u2019en passe). Le cin\u00e9aste reste sur un\u00a0<em>sentiment<\/em>\u00a0des choses, sur une m\u00e9moire assez r\u00e9cente. Tandis que l\u2019historien pr\u00e9tend \u00e0 une impartialit\u00e9, une objectivit\u00e9, en tout cas une distance, qui n\u2019auraient pas grand int\u00e9r\u00eat dans un film. Je traite de faits historiques dans mes films, c\u2019est vrai, mais je ne pense pas du tout faire des films d\u2019Histoire.<\/p>\n<p><em>FRANCE-INTER, \u00e9mission \u00ab\u00a0L\u2019humeur vagabonde\u00a0\u00bb, de Kathleen Evin.<br \/> <\/em><em>Invit\u00e9 : Fran\u00e7ois Caillat. Th\u00e8me : La m\u00e9moire des lieux.<br \/> <\/em><em>Films \u00e9voqu\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Trois Soldats allemands\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/div>\n<p><strong>LA MEMOIRE DES LIEUX<br \/> <\/strong><em>(France-Inter, \u00ab\u00a0L\u2019humeur vagabonde\u201d, Kathleen Evin et Fran\u00e7ois Caillat)<\/em><\/p>\n<p>KATHLEEN EVIN\u00a0: Bienvenue dans cette \u00ab\u00a0humeur vagabonde\u00a0\u00bb qui vous demandera aujourd\u2019hui une \u00e9coute toute particuli\u00e8re. Pas facile, en effet, d\u2019\u00e9voquer des sentiments, des sensations, des \u00e9motions, qui n\u2019ont pas de nom pr\u00e9cis, mais qui pourtant vous envahissent parfois avec une violence surprenante devant un paysage apparemment paisible. L\u2019histoire tourment\u00e9e des hommes impr\u00e8gne-t-elle \u00e0 jamais les lieux o\u00f9 elle se d\u00e9roule\u00a0? Et pourrait-on traverser la place du march\u00e9 \u00e0 Rouen, les vastes plaines de la Somme, les collines caillouteuses qui bordent l\u2019Ebre, les champs paisibles qui entourent la petite ville de Weimar, sans ressentir, au plus profond, les douleurs et les morts dont ils ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre indiff\u00e9rent\u00a0?<\/p>\n<p>Philosophe de formation, Fran\u00e7ois Caillat est un documentariste tr\u00e8s particulier puisqu\u2019il ne filme que l\u2019infilmable\u00a0: l\u2019ou\u00efe, le langage, le souvenir. Originaire de Lorraine, une r\u00e9gion \u00e9cartel\u00e9e entre deux patries, il a cherch\u00e9 \u00e0 comprendre par les paysages, les silences, ce que la parole des hommes se refusait \u00e0 livrer\u00a0: la m\u00e9moire des lieux.<\/p>\n<p>C\u2019est exactement cela dont il nous parlera ce soir.<\/p>\n<p>*******<\/p>\n<p>KATHLEEN EVIN\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, on ne va pas se livrer \u00e0 un inventaire \u00e0 la Georges Perec. Et pourtant, c\u2019est bien de souvenance qu\u2019il s\u2019agit ce soir. Qu\u2019est-ce qui vous a plong\u00e9 dans ce domaine si flou pour un documentariste\u00a0?<\/p>\n<p>FRAN\u00c7OIS CAILLAT\u00a0: \u201c\u00a0Si flou\u00a0\u201d, je ne suis pas s\u00fbr. On parle de m\u00e9moire des lieux. Et je pense que les lieux, c\u2019est quelque chose d\u2019extr\u00eamement cin\u00e9matographique. C\u2019est quelque chose qu\u2019on peut filmer assez facilement, qui est tr\u00e8s pr\u00e9sent. Et c\u2019est une donn\u00e9e de d\u00e9part s\u00e9duisante pour un documentariste.<br \/> Je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 l\u2019id\u00e9e de\u00a0<em>trace<\/em>\u00a0: en partant de ces paysages, de ces d\u00e9cors, de ces lieux, de ces villes dans lesquelles se sont pass\u00e9s des \u00e9v\u00e9nements \u00e0 la recherche desquels je m\u2019en vais. La r\u00e9union des deux directions,\u00a0<em>m\u00e9moire<\/em>\u00a0et\u00a0<em>lieu<\/em>, fabrique quelque chose de tr\u00e8s pr\u00e9cis. Pour moi, c\u2019est vraiment un projet cin\u00e9matographique. C\u2019est aussi un projet de\u00a0<em>documentariste<\/em>\u00a0parce que je parle de lieux bien r\u00e9els. Je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 des histoires r\u00e9elles. Pass\u00e9es, mais r\u00e9elles.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Il s\u2019agit, en tout cas pour vous, Fran\u00e7ois Caillat, de lieux tr\u00e8s pr\u00e9cis puisque vous \u00eates d\u2019origine lorraine. Toute votre famille y est implant\u00e9e. Et d\u2019ailleurs, vous avez r\u00e9alis\u00e9 en 1997 un film qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb<\/strong>\u00a0: la v\u00f4tre.<br \/> Est-ce que le fait d\u2019appartenir \u00e0 une terre comme la Lorraine\u00a0\u2013 qui a \u00e9t\u00e9 si souvent envahie, d\u00e9pec\u00e9e, prise, reprise, conquise, abandonn\u00e9e\u00a0-, est-ce que c\u2019est cela, qui vous tient le plus \u00e0 coeur\u00a0? Est-ce que cette m\u00e9moire, ce go\u00fbt pour la m\u00e9moire des lieux, vous viennent d\u2019abord de l\u2019histoire familiale\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, obligatoirement, au sens o\u00f9 les \u00e9motions qu\u2019on a eues comme enfant sont toujours f\u00e9condes et tr\u00e8s porteuses pour faire des films. C\u2019est rechercher dans ses \u00e9motions d\u2019enfance quelque chose sur quoi travailler. Je suis n\u00e9 dans cette r\u00e9gion, j\u2019y ai grandi, j\u2019ai pass\u00e9 pas mal de temps l\u00e0-bas \u00e9tant jeune. C\u2019est donc pour moi \u00e0 l\u2019origine de beaucoup de significations. Mais ce sont des significations d\u2019enfant, ou d\u2019adolescent. Ce sont des souvenirs. Et il s\u2019agit de les retravailler, de les transcrire, de les importer, dans un domaine qui est tout autre\u00a0: celui de l\u2019activit\u00e9 que je fais, c\u2019est-\u00e0-dire cin\u00e9aste. Tout ce travail, qui va de l\u2019enfance jusqu\u2019\u00e0 un m\u00e9tier d\u2019adulte, est tr\u00e8s passionnant. C\u2019est un travail de transformation qui me prend tout mon temps, toute ma t\u00eate. D\u2019ailleurs je ne sais m\u00eame pas si c\u2019est un\u00a0<em>travail<\/em>. C\u2019est une situation, une position, un sentiment. C\u2019est presque une\u00a0<em>mani\u00e8re d\u2019\u00eatre<\/em>.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: En tout cas, cette terre est \u00e0 la fois familiale\u00a0\u2013 donc agr\u00e9able\u00a0\u2013 et en m\u00eame temps hant\u00e9e par des morts\u00a0: des morts allemands, des morts fran\u00e7ais. Est-ce que \u00e7a veut dire que, pour vous, cela a \u00e9t\u00e9 comme une sorte de\u00a0<em>territoire<\/em>\u00a0<em>hant\u00e9<\/em>qu\u2019il vous fallait, arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, r\u00e9apprivoiser\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, et m\u00eame plus que r\u00e9apprivoiser. Tout simplement pouvoir m\u2019en approcher. Le film \u00ab\u00a0<strong>La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<\/strong>\u00ab\u00a0, que j\u2019avais fait sur ma famille, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re mani\u00e8re de m\u2019en approcher. C\u2019est-\u00e0-dire de penser \u00e0 ce qu\u2019avait pu \u00eatre ma famille dans ce lieu que je connaissais bien. Quand on grandit dans un lieu, on ne sait pas forc\u00e9ment qui a v\u00e9cu avant\u00a0: la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant, deux g\u00e9n\u00e9rations, trois g\u00e9n\u00e9rations\u2026 Les gens ne sont plus l\u00e0. Pour moi, retrouver ce pass\u00e9, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un point de d\u00e9part. Je d\u00e9couvrais que ces lieux\u00a0\u2013 que j\u2019avais cru simplement charg\u00e9s de mon enfance\u00a0\u2013 \u00e9taient en fait charg\u00e9s de bien plus que \u00e7a. Ils \u00e9taient charg\u00e9s de toute une histoire que je me suis mis en qu\u00eate d\u2019aller rechercher.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Votre dernier film passe sur Arte, lundi 5 novembre \u00e0 22 h 30, et s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0. Ce film s\u2019ouvre sur l\u2019exhumation en 1951 d\u2019un squelette\u00a0\u2013 le cadavre d\u2019un soldat allemand inconnu\u00a0-, sur les lieux de votre enfance. Et on se rend compte assez vite que cette anecdote, qui est un bon point de d\u00e9part pour un film qui raconterait une histoire, n\u2019est qu\u2019une sorte de pr\u00e9texte \u00e0 un voyage dans une Lorraine un peu\u2026 j\u2019allais dire devenue une sorte de\u00a0<em>m\u00e9taphore<\/em>, puisque on n\u2019y voit pas un \u00eatre vivant. On entend des voix, le plus souvent par t\u00e9l\u00e9phone, mais il n\u2019y a de vivant que les paysages.<br \/> Avant d\u2019en parler, on va \u00e9couter la voix d\u2019une vieille dame qui raconte, en quelques mots terribles, ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 l\u2019histoire de ces lieux en Lorraine.<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Ce document raconte bien la d\u00e9chirure apparue chez les jeunes lorrains\u00a0: ils \u00e9taient oblig\u00e9s de porter un uniforme \u00e9tranger et, en m\u00eame temps, ils se sentaient consid\u00e9r\u00e9s comme des ennemis. C\u2019est vrai que \u00e7a pose la question\u00a0: Qui sommes-nous? Contre qui nous battons-nous\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Reparlons de cette histoire de soldat d\u00e9terr\u00e9 car c\u2019est le point de d\u00e9part. Dans le jardin d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, il y avait une d\u00e9pouille de soldat allemand. J\u2019en ai toujours entendu parler quand j\u2019\u00e9tais enfant. Dans les ann\u00e9es 50, ce soldat a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terr\u00e9\u00a0\u2013 je ne sais pour quelle raison, les militaires de la guerre de 40 devaient probablement \u00eatre renvoy\u00e9s ailleurs. Ce qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9, \u00e0 partir de ce fait divers, de cet \u00e9v\u00e9nement un peu singulier, c\u2019est de r\u00e9fl\u00e9chir plus largement \u00e0 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pour tous les gens qui avaient v\u00e9cu \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Et \u00e0 partir d\u2019une anecdote d\u2019allemand enterr\u00e9 dans un jardin, j\u2019ai d\u00e9couvert qu\u2019il y avait eu effectivement alentour des tas de destin\u00e9es avec des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Et je me suis demand\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pour tous ces gens, durant la mobilisation et la guerre de 40.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: D\u2019autant plus que, au sein d\u2019une m\u00eame famille, on pouvait combattre sous l\u2019uniforme fran\u00e7ais ou sous l\u2019uniforme allemand. C\u2019est-\u00e0-dire que des fr\u00e8res, des cousins, des gens d\u2019une m\u00eame famille, pouvaient se retrouver embrigad\u00e9s dans deux arm\u00e9es ennemies.<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, mais il faut distinguer ce qui s\u2019est pass\u00e9 durant les deux annexions allemandes\u00a0: celle qui a eu lieu de 1871 \u00e0 1918, et celle qui a eu lieu entre 1940 et 1944.<br \/> Entre 1940 et 1944, quasiment tous les jeunes Mosellans et Alsaciens ont \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9s dans l\u2019arm\u00e9e allemande et sont partis, en g\u00e9n\u00e9ral sur le front de l\u2019Est. Ils ont combattu dans les rangs de la Wehrmacht.<br \/> En 1914, les Lorrains \u00e9taient annex\u00e9s, mais il y avait quand m\u00eame de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re\u00a0\u2013 c\u2019est-\u00e0-dire dans la partie de la Lorraine qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 annex\u00e9e en 1871 (par exemple du c\u00f4t\u00e9 de Nancy)\u00a0-, il y avait des Fran\u00e7ais qui \u00e9taient leurs cousins. Et effectivement, il y a eu des familles qui se sont retrouv\u00e9es avec des enfants dans chacune des deux arm\u00e9es qui se sont combattues durant la Premi\u00e8re Guerre Mondiale.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Du coup, la m\u00e9moire qui vient apr\u00e8s ces \u00e9v\u00e9nements tragiques\u00a0\u2013 qui consiste \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer les martyrs, les morts, et \u00e0 repartir dans un avenir apais\u00e9\u00a0\u2013 cette m\u00e9moire est devenue impossible sur cette terre. Comment faire pour conc\u00e9l\u00e9brer le souvenir de morts allemands dans un pays qui est redevenu fran\u00e7ais\u00a0? C\u2019est assez particulier\u2026<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Europe, donc tout est un peu apais\u00e9. Mais il reste encore beaucoup de survivants de la derni\u00e8re guerre. Il y a des traces fortes, il y a des gens qui ont la m\u00e9moire de cette guerre de mani\u00e8re tr\u00e8s vive, tr\u00e8s douloureuse. Et il existe une esp\u00e8ce de foss\u00e9 entre ceux qui ont v\u00e9cu cette p\u00e9riode, qui en gardent un souvenir un peu\u2026. presque une certaine culpabilit\u00e9\u00a0: aucun Mosellan ni aucun Alsacien ne se vanterait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e allemande\u00a0; c\u2019\u00e9tait une obligation et elle est rest\u00e9e pendant tr\u00e8s longtemps v\u00e9cue comme une tache\u2026 Donc, entre ces survivants de la guerre et la g\u00e9n\u00e9ration plus jeune qui n\u2019a pas connu la guerre\u00a0\u2013 par exemple ma g\u00e9n\u00e9ration\u00a0: la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de lorrains qui n\u2019a pas connu de guerre franco-allemande, ce qui est \u00e0 la fois magnifique et tout \u00e0 fait incroyable\u00a0-, entre ces g\u00e9n\u00e9rations il y a forc\u00e9ment un hiatus. Et je trouve qu\u2019il y a un peu\u2026 non pas d\u2019incompr\u00e9hension r\u00e9ciproque, mais\u2026 le poids de l\u2019Histoire est pass\u00e9 par l\u00e0. \u00c7a fait une grosse diff\u00e9rence.<br \/> Ce qui m\u2019a int\u00e9ress\u00e9, c\u2019est d\u2019articuler deux \u00e9poques\u00a0: l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle j\u2019appartiens, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9poque de la construction europ\u00e9enne avec tous les al\u00e9as qu\u2019on conna\u00eet\u00a0\u2013 mais la relation franco-allemande, m\u00eame si ce n\u2019est pas toujours facile, a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent comme le\u00a0<em>noyau dur<\/em>\u00a0de l\u2019Europe\u00a0; et la p\u00e9riode d\u2019avant, c\u2019est-\u00e0-dire la g\u00e9n\u00e9ration de mes parents et de mes grands-parents qui ont v\u00e9cu, eux, ce noyau franco-allemand dans des termes beaucoup plus rudes\u2026<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, dans ce film \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, je disais tout \u00e0 l\u2019heure que les vivants \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 des voix, et que vous aviez film\u00e9s les paysages comme les vrais acteurs de cette histoire.<br \/> Les paysages de Lorraine vous ont-ils dit quelque chose que les survivants de cette histoire tourment\u00e9e ne pouvaient pas vous dire ?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Les paysages ont pris la place des personnages parce que j\u2019ai eu envie de faire un film un peu\u00a0<em>fantomatique<\/em>. Un peu hant\u00e9. Sur des destin\u00e9es pass\u00e9es qui impr\u00e8gnent beaucoup ces lieux. Les gens ne sont plus l\u00e0, donc je ne pouvais pas les faire parler. Mais m\u00eame ceux qui \u00e9taient l\u00e0, ceux qui restaient, je n\u2019avais pas envie de les mettre en avant et de les faire trop parler. Je pr\u00e9f\u00e9rais voir comment tout ce pass\u00e9 pouvait s\u2019inscrire dans les lieux, et notamment les paysages.<br \/> Il faut rappeler que cette partie de la Lorraine dans laquelle se passe le film, c\u2019est-\u00e0-dire la Moselle du c\u00f4t\u00e9 de Sarrebourg, est une Lorraine tr\u00e8s paysag\u00e9e. Ce n\u2019est pas la Lorraine sid\u00e9rurgique, ce n\u2019est pas la Meurthe-et-Moselle industrielle. C\u2019est un paysage situ\u00e9 au pied des Vosges, assez magnifique, fait de plaines, d\u2019\u00e9tangs, avec des for\u00eats compl\u00e8tement incroyables, notamment des sapins. C\u2019est un paysage qui est tr\u00e8s fort, tr\u00e8s prenant, il a vraiment une dimension qui\u2026 il porte en lui la possibilit\u00e9 de retrouver tout un pass\u00e9. Et il y a l\u00e0 toute une histoire investie\u00a0\u2013 \u00e0 supposer qu\u2019on s\u2019y int\u00e9resse et qu\u2019on ait envie de la filmer d\u2019une certaine mani\u00e8re. C\u2019est ce que j\u2019essaye de faire.<br \/> Je pense que le paysage peut\u2026 non pas prendre la place de l\u2019homme, mais en tout cas porter en lui toute la dimension de ce que l\u2019homme a mis dedans. On peut\u00a0<em>faire parler<\/em>\u00a0un paysage. Et c\u2019est aussi le propre d\u2019une d\u00e9marche cin\u00e9matographique. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il y a une mani\u00e8re de montrer les choses qui leur donne une ampleur. Mais ceci n\u2019existe pas forc\u00e9ment au premier regard quand on se prom\u00e8ne dans la Lorraine d\u2019aujourd\u2019hui. Si on passe rapidement sur une route, on ne sera pas forc\u00e9ment sensible \u00e0 \u00e7a. Mais il suffit de rester un petit peu, de s\u2019imbiber des lieux, et on peut essayer de retrouver dans ce paysage quelque chose qui vient du pass\u00e9. C\u2019est aussi une mani\u00e8re de les filmer un peu intemporelle. Ce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire, dans \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, c\u2019est de filmer les lieux de telle mani\u00e8re qu\u2019ils puissent fonctionner de la m\u00eame mani\u00e8re aujourd\u2019hui, ou il y a cinquante ans, ou il y a cent ans. Les m\u00eames lieux que j\u2019ai film\u00e9s fonctionnent ainsi sur plusieurs \u00e9poques, dans une dimension qui traverse le temps. Mais si elle traverse le temps, ce n\u2019est pas parce qu\u2019elle est d\u00e9nu\u00e9e d\u2019humain. C\u2019est parce qu\u2019elle traverse les \u00e9poques, elle porte toutes ces \u00e9poques, elle charrie plusieurs dimensions. Il y a une esp\u00e8ce de stratification des lieux, d\u2019<em>arch\u00e9ologie<\/em>. Du coup, \u00e9videmment, \u00e7a devient tr\u00e8s hant\u00e9, tr\u00e8s fantomatique. Et le moindre champ, la moindre maison, peuvent devenir terriblement lourds. Et m\u00eame pesants.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Est-ce qu\u2019il n\u2019y a pas aussi, peut-\u00eatre, une petite m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e9moire humaine\u00a0? La\u00a0<em>m\u00e9moire des lieux<\/em>\u00a0: il suffit d\u2019interroger les lieux, et ils raconteront l\u2019Histoire. Alors que la\u00a0<em>m\u00e9moire humaine<\/em>\u00a0est souvent refabriqu\u00e9e, recompos\u00e9e\u00a0; elle est partielle. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la m\u00e9moire des hommes est plus faillible que celle des lieux\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: C\u2019est s\u00fbr que la m\u00e9moire des survivants est toujours faillible. Je ne suis pas historien, mais je sais que les historiens, souvent, ont une certaine m\u00e9fiance pour les t\u00e9moins. Ils sont les premiers \u00e0 dire qu\u2019un t\u00e9moin, m\u00eame s\u2019il a v\u00e9cu les choses, peut s\u2019\u00eatre tromp\u00e9. Ou avoir en tous cas une m\u00e9moire d\u00e9faillante. N\u2019ayant pas v\u00e9cu cette p\u00e9riode, je ne vais pas dire que je me m\u00e9fie des t\u00e9moins, \u00e7a serait peut-\u00eatre beaucoup. \u00c7a pourrait supposer que je veux me mettre \u00e0 leur place\u00a0\u2013 ce qui n\u2019est pas le cas, parce que je n\u2019ai rien \u00e0 dire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelqu\u2019un qui a v\u00e9cu ces moments.<br \/> Je ne suis pas historien, je ne suis pas survivant. Je suis cin\u00e9aste. Je ne me m\u00e9fie pas des gens en tant que t\u00e9moins, j\u2019essaye de construire quelque chose qui soit plus collectif, plus\u00a0<em>romanesque<\/em>. D\u2019un point de vue global. Je pourrais convoquer un t\u00e9moin, deux t\u00e9moins, dix t\u00e9moins\u2026 M\u00eame ces dix ou cent t\u00e9moins seraient toujours moins que le lieu qui les a vu vivre \u00e0 un moment donn\u00e9. Parce que le lieu est forc\u00e9ment porteur de quelque chose de plus transversal, de plus\u00a0<em>g\u00e9n\u00e9ral<\/em>\u00a0\u2013 dans le bon sens du terme\u00a0: je pense que le lieu peut porter\u00a0<em>tous<\/em>\u00a0les t\u00e9moignages.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Par exemple, dans le film \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00ab\u00a0, une des histoires que vous racontez est celle de la famille Cailloux, qui a eu un jeune mort pendant la guerre de 14-18. C\u2019\u00e9tait une famille fran\u00e7aise auparavant, et Edouard Cailloux est mort sous l\u2019uniforme allemand. Et il est assez troublant d\u2019entendre les descendants de cette famille dire\u00a0: \u201c\u00a0Oui, mais il para\u00eet qu\u2019il est mort en se rendant vers les lignes fran\u00e7aises, pour revenir \u00e0 sa patrie d\u2019origine\u00a0\u201d. Alors que toute la correspondance qu\u2019il \u00e9changeait avec sa famille montre bien qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me\u00a0: il \u00e9tait soldat allemand. Cette m\u00e9moire, aujourd\u2019hui, des Lorrains redevenus fran\u00e7ais, a peut-\u00eatre besoin aussi de s\u2019arranger avec la r\u00e9alit\u00e9 que les lieux s\u2019obstinent \u00e0 raconter\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Les t\u00e9moins ne font finalement que prolonger les contradictions qui ont exist\u00e9 tout le temps. Prenons l\u2019exemple de cette famille Cailloux. Ils \u00e9taient fran\u00e7ais et apr\u00e8s 1870, ils ont \u00e9t\u00e9 annex\u00e9s. Edouard Cailloux, mort \u00e0 21 ans en 1915 sous uniforme allemand, \u00e9tait n\u00e9 citoyen allemand. Probablement \u00ab\u00a0fran\u00e7ais de coeur\u00a0\u00bb (comme on disait \u00e0 l\u2019\u00e9poque) parce que sa famille au d\u00e9part \u00e9tait fran\u00e7aise, il est mort sous nationalit\u00e9 et uniforme allemands. Ensuite, en 1918, toute cette partie de la Lorraine est redevenue fran\u00e7aise et la famille Cailloux n\u2019avait donc plus de raison de revendiquer le moindre h\u00e9ritage allemand. Mais c\u2019est vrai qu\u2019apr\u00e8s, il est rest\u00e9 pendant longtemps une esp\u00e8ce de contradiction vivante, consistant \u00e0 dire ce paradoxe \u00e9tonnant\u00a0: Edouard est mort sous uniforme allemand, mais en fait il est mort parce qu\u2019il voulait, tr\u00e8s probablement, rejoindre les tranch\u00e9es fran\u00e7aises et retrouver ses fr\u00e8res fran\u00e7ais. Je pense qu\u2019il existe effectivement des Lorrains qui ont essay\u00e9 de d\u00e9serter l\u2019arm\u00e9e allemande pour rejoindre les Fran\u00e7ais, ce n\u2019est pas du tout impossible. Mais dire cela, c\u2019est aussi faire fi de cette r\u00e9alit\u00e9\u00a0: toute la jeunesse de Moselle et d\u2019Alsace a combattu sous uniforme allemand pendant la guerre de 14\/18. Et c\u2019est l\u00e0 une\u00a0<em>contradiction nationale<\/em>\u00a0: il faut quand m\u00eame rappeler que la premi\u00e8re annexion n\u2019\u00e9tait pas une annexion de fait, c\u2019\u00e9tait une annexion tout \u00e0 fait l\u00e9gale\u00a0: le Parlement fran\u00e7ais a vot\u00e9, en bonne et due forme, la cession de la Moselle et de l\u2019Alsace aux Allemands en 1871. Tout \u00e7a \u00e9tait tr\u00e8s l\u00e9gal, tout \u00e0 fait arrang\u00e9. Et le fait d\u2019\u00eatre allemand en 1914, pour quelqu\u2019un qui \u00e9tait originaire de Lorraine, n\u2019\u00e9tait finalement que l\u2019effet de ce qu\u2019avaient d\u00e9cid\u00e9 ses a\u00een\u00e9s.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Ce qu\u2019il y a d\u2019extraordinaire, dans cette histoire, c\u2019est qu\u2019elle conna\u00eet un \u00e9pilogue en 1984, dans un lieu\u00a0\u2013 oh combien parlant\u00a0!\u00a0: Verdun, o\u00f9 Fran\u00e7ois Mitterrand prend la main du chancelier allemand Helmut Kohl. En pr\u00e9sence du neveu de Edouard Cailloux, Bruno Cailloux, qui est g\u00e9n\u00e9ral et qui commande la nouvelle brigade franco-allemande\u2026<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> \u00ab\u00a0<strong>Trois soldats allemands<\/strong>\u00a0\u00bb<br \/> (commentaire off, dit dans le film par Jean-Pierre Kalfon)<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><em>\u201cQuarante ans plus tard. En 1984. Ce militaire fran\u00e7ais qui commande la prise d\u2019armes s\u2019appelle Bruno Cailloux. Il a contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la nouvelle brigade franco-allemande\u2026 Il a particip\u00e9 aux premi\u00e8res op\u00e9rations conjointes des deux arm\u00e9es\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>Bruno Cailloux est un g\u00e9n\u00e9ral fran\u00e7ais.\u2026 C\u2019est le fils de Paul qui s\u2019est battu \u00e0 Saumur en 1940\u2026 C\u2019est le neveu d\u2019Edouard, l\u2019artilleur tu\u00e9 en 1915 sous uniforme allemand\u2026 C\u2019est aussi le neveu de Lucien Gasser, l\u2019infirmier militaire r\u00e9quisitionn\u00e9 en 14\u2026 Comme son garde Charles Engel\u2026 Lucien Gasser, dont le p\u00e8re Chrysostome est parti en Am\u00e9rique en 70 pour ne pas servir dans l\u2019arm\u00e9e du Reich\u2026 Et qui est revenu ensuite en Lorraine annex\u00e9e avec la nationalit\u00e9 allemande qu\u2019il a conserv\u00e9e jusqu\u2019en 1919\u2026 Il est alors redevenu fran\u00e7ais\u2026\u201c<\/em><\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Les histoires de famille en Lorraine, c\u2019est \u00e7a\u00a0: un moment on est fran\u00e7ais, un moment on est allemand. Et puis finalement l\u2019Europe apporte, en tout cas l\u00e0, une r\u00e9ponse qui ne renie pas la m\u00e9moire mais qui est une sorte de pardon. Est-ce qu\u2019on peut parler de pardon r\u00e9ciproque\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: De\u00a0<em>pardon<\/em>, je ne sais pas. En tout cas d\u2019aboutissement, oui.<br \/> Je voudrais apporter une pr\u00e9cision concernant l\u2019extrait sonore qu\u2019on vient d\u2019entendre. C\u2019est \u00e0 la fin du film, \u00e7a r\u00e9sume toute la contradiction qui n\u2019a pas cess\u00e9 d\u2019avoir lieu entre plusieurs g\u00e9n\u00e9rations tant\u00f4t allemandes, tant\u00f4t fran\u00e7aises. Et qui ont combattu d\u2019ailleurs avec bravoure\u00a0: Edouard est mort en 1915 sous uniforme allemand\u00a0; son jeune fr\u00e8re Paul n\u2019a pas fait la guerre de 1914 mais celle de 40 o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 un h\u00e9ros\u00a0\u2013 sous uniforme fran\u00e7ais cette fois-ci\u00a0; et le neveu de Edouard, le g\u00e9n\u00e9ral Bruno Cailloux est, quant \u00e0 lui, un des concepteurs de la Brigade franco-allemande\u2026 C\u2019est assez \u00e9tonnant de voir que le nouvel embryon de l\u2019arm\u00e9e franco-allemande a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par des gens qui avaient des parents militaires fran\u00e7ais et militaires allemands\u00a0!<br \/> Je pense que la relation franco-allemande n\u2019est pas de l\u2019ordre du\u00a0<em>pardon<\/em>, mais de l<em>\u2018apaisement<\/em>. Et c\u2019est plus que \u00e7a\u00a0: il n\u2019y avait rien d\u2019autre \u00e0 faire, d\u2019une certaine mani\u00e8re. Il y a eu trois guerres, trois guerres en un si\u00e8cle. Il y a eu une premi\u00e8re tentative de faire l\u2019Europe de mani\u00e8re\u2026 on va dire une\u00a0<em>pr\u00e9figuration<\/em>\u00a0<em>n\u00e9gative<\/em>, sous l\u2019hitl\u00e9risme. On sait ce que \u00e7a a donn\u00e9. Il y avait eu l\u2019annexion pr\u00e9c\u00e9dente, jusqu\u2019en 1918, qui \u00e9tait beaucoup plus douce et qui n\u2019\u00e9tait pas du tout semblable id\u00e9ologiquement. Et puis il y a eu la construction de l\u2019Europe. Et c\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 un moment o\u00f9 il y a eu un \u00e9puisement absolu des deux pays. Ce n\u2019est pas par hasard si ces deux pays ont pu former le noyau de ce qui se passe aujourd\u2019hui. Ce n\u2019est pas un pays qui a pardonn\u00e9 \u00e0 l\u2019autre\u00a0\u2013 m\u00eame si les Allemands ont \u00e9t\u00e9 vaincus en 1945 et en 18\u00a0\u2013 c\u2019est plut\u00f4t l\u2019aboutissement d\u2019une histoire. Je ne sais pas si \u00e7a aurait pu \u00eatre autrement.<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, pour savoir bien regarder, notamment les lieux, il faut savoir aussi \u00e9couter. Avant 1999,vous avez r\u00e9alis\u00e9 un film qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0<strong>L\u2019Homme qui \u00e9coute<\/strong>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>Extrait sonore du film<br \/> <strong>\u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb<br \/> <\/strong>(commentaire off, dit dans le film par Fran\u00e7ois Caillat)<\/p>\n<p><em>Le silence\u00a0: ce qui annonce le doute et l\u2019inqui\u00e9tude\u2026<br \/> <\/em><em>Il y a ce qu\u2019on entend, il y a ce qu\u2019on invente. J\u2019observe les gens durant le soir. J\u2019imagine des vies. Je mets en images des r\u00eaveries sonores.\u2026<br \/> <\/em><em>Apr\u00e8s, il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 accorder les lieux aux sons que j\u2019ai imagin\u00e9s. Peut-\u00eatre l\u2019ai-je v\u00e9cu, peut-\u00eatre pas\u2026<br \/> <\/em><em>Alors, je me mets \u00e0 imaginer que tous les lieux gardent la m\u00e9moire sonore de leur pass\u00e9. \u00c7a pourrait \u00eatre Marseille\u00a0: souvenirs de gr\u00e8ves et cort\u00e8ges de dockers, souvenirs de toute la M\u00e9diterran\u00e9e\u2026<br \/> <\/em><em>Je suis l\u2019homme qui \u00e9coute et qui r\u00eave\u2026<\/em><\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, c\u2019est vous, \u201c l\u2019homme qui \u00e9coute et qui r\u00eave\u00a0\u201d\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: Oui, \u00e7a m\u2019arrive\u00a0! Ce qui est bien, avec les lieux, avec les paysages, c\u2019est qu\u2019on peut imaginer tout ce qui s\u2019est pass\u00e9\u00a0: non seulement l\u2019histoire des hommes, mais aussi toutes les sonorit\u00e9s qui ont fait cette histoire.<br \/> Tout \u00e0 l\u2019heure, vous me demandiez si je rempla\u00e7ais les t\u00e9moins par les paysages. C\u2019est vrai que les lieux permettent, eux aussi, d\u2019inventer toutes sortes de vies. Je fais du documentaire avec des gens qui ont exist\u00e9, mais j\u2019essaye aussi de compl\u00e9ter ce que je sais en inventant le reste. J\u2019invente toutes les vies qui auraient pu se passer, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celles dont j\u2019ai pu reconstituer quelques bribes. Disons que je m\u2019int\u00e9resse surtout aux histoires dont je n\u2019ai que des bribes.<br \/> Pour les sons, c\u2019est pareil\u00a0: s\u2019agissant du pass\u00e9, il faut les inventer. Je vois un paysage et j\u2019imagine des choses qui se sont pass\u00e9es l\u00e0. Par exemple \u00e0 Marseille, comme dans l\u2019extrait sonore qu\u2019on vient d\u2019\u00e9couter. \u00c0 Marseille, et dans beaucoup de ports (je suis sensible \u00e0 des villes comme Marseille mais \u00e7a pourrait \u00eatre n\u2019importe o\u00f9), on imagine tout un pass\u00e9 qui est mat\u00e9rialis\u00e9 par des voix, des musiques, des \u00e9v\u00e9nements sonores. Dans mon film \u00ab\u00a0<strong>L\u2019Homme qui \u00e9coute<\/strong>\u00ab\u00a0, consacr\u00e9 \u00e0 la perception des sons, il y a toute une partie qui consiste \u00e0 savoir ce qu\u2019on peut imaginer, r\u00eaver\u2026 ce qu\u2019on peut compl\u00e9ter\u2026 comment on peut restituer ce qui n\u2019existe plus qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9\u2026<\/p>\n<p>K.E.\u00a0: Fran\u00e7ois Caillat, vous savez que ces termes de\u00a0<em>lieux de m\u00e9moire<\/em>, ou de\u00a0<em>m\u00e9moire des lieux<\/em>, ont inspir\u00e9 beaucoup d\u2019historiens et de philosophes. Pierre Nora a \u00e9crit un tr\u00e8s beau livre l\u00e0-dessus, \u00ab\u00a0<strong>Les lieux de m\u00e9moire<\/strong>\u00ab\u00a0, et on pense tout de suite \u00e0 l\u2019\u00e9norme travail qui a \u00e9t\u00e9 fait. Dans son livre, Pierre Nora fait une distinction tr\u00e8s int\u00e9ressante entre\u00a0<em>la m\u00e9moire<\/em>\u00a0et\u00a0<em>l\u2019Histoire<\/em>. Pierre Nora dit que la m\u00e9moire sourd d\u2019un groupe qu\u2019elle soude\u00a0: il y a autant de m\u00e9moires que de groupes\u00a0; la m\u00e9moire est collective, plurielle et individualis\u00e9e. L\u2019Histoire, au contraire, appartient \u00e0 tous et \u00e0 personne. La m\u00e9moire s\u2019enracine dans le concret, dans l\u2019espace, le geste, l\u2019image et l\u2019objet\u00a0; la m\u00e9moire est un absolu. L\u2019Histoire ne conna\u00eet que le relatif. Et il ajoute que l\u2019Histoire \u00e9tait plus \u00e9quitable que la m\u00e9moire, sous-entendu\u00a0: pour les humains qu\u2019elle juge.<br \/> Est-ce que c\u2019est aussi votre avis\u00a0?<\/p>\n<p>F.C.\u00a0: L\u2019Histoire est plus \u201c\u00a0\u00e9quitable\u00a0\u201d, c\u2019est ce que dirait un historien. Effectivement, les historiens ont l\u2019id\u00e9e de faire un travail plus objectif, donc plus d\u00e9barrass\u00e9 des sentiments, des souvenirs, des sensations. Ces historiens sont toutefois les premiers \u00e0 reconna\u00eetre que chaque d\u00e9cennie fabrique une nouvelle conception de l\u2019Histoire, et que c\u2019est tr\u00e8s bien comme \u00e7a. Disons que c\u2019est une science en \u00e9volution permanente. Par rapport \u00e0 la m\u00e9moire, \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir parce qu\u2019on peut dire que l\u2019Histoire advient quand la m\u00e9moire n\u2019est plus l\u00e0. La m\u00e9moire existe tant qu\u2019il y a des survivants, une tradition orale minimale, des gens qui ont vu, ou qui ont entendu quelqu\u2019un qui avait vu que, etc\u2026 Mais tout finit par s\u2019\u00e9puiser. Aujourd\u2019hui, si par exemple on parle de l\u2019\u00e9poque napol\u00e9onienne, il n\u2019y a plus que l\u2019historien qui puisse en parler. C\u2019est sur la base de choses \u00e9crites, de restes de m\u00e9moire, mais l\u2019historien est venu prendre la place de la m\u00e9moire.<br \/> Le travail du cin\u00e9aste se situe, chronologiquement, avant le travail de l\u2019historien. Le cin\u00e9aste travaille sur un registre qui est encore celui de la m\u00e9moire (soit que l\u2019on fasse parler des t\u00e9moins, comme le font beaucoup de mes coll\u00e8gues cin\u00e9astes, soit qu\u2019on s\u2019en passe). Le cin\u00e9aste reste sur un\u00a0<em>sentiment<\/em>\u00a0des choses, sur une m\u00e9moire assez r\u00e9cente. Tandis que l\u2019historien pr\u00e9tend \u00e0 une impartialit\u00e9, une objectivit\u00e9, en tout cas une distance, qui n\u2019auraient pas grand int\u00e9r\u00eat dans un film. Je traite de faits historiques dans mes films, c\u2019est vrai, mais je ne pense pas du tout faire des films d\u2019Histoire.<\/p>\n<p><em>FRANCE-INTER, \u00e9mission \u00ab\u00a0L\u2019humeur vagabonde\u00a0\u00bb, de Kathleen Evin.<br \/> <\/em><em>Invit\u00e9 : Fran\u00e7ois Caillat. Th\u00e8me : La m\u00e9moire des lieux.<br \/> <\/em><em>Films \u00e9voqu\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0La quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019Homme qui \u00e9coute\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Trois Soldats allemands\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/div>\n<p>[\/et_pb_text][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abL\u2019humeur vagabonde\u00bb,\u00a0France-Inter : entretien avec Fran\u00e7ois Caillat par Kathleen Evin &#8212; KATHLEEN EVIN\u00a0: Bienvenue dans cette \u00abhumeur vagabonde\u00bb qui vous demandera aujourd\u2019hui une \u00e9coute toute particuli\u00e8re. Pas facile, en effet, d\u2019\u00e9voquer des sentiments, des sensations, des \u00e9motions, qui n\u2019ont pas de nom pr\u00e9cis, mais qui pourtant vous envahissent parfois avec une violence surprenante devant un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"on","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","wds_primary_category":0,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-198","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes-publies"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/198","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=198"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/198\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=198"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=198"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiscaillat.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=198"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}